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Les Zapartistes : un ver dans les fruits de l’empire

Les Zapartistes sont à peu près les seuls humoristes qui utilisent l’actualité politique comme matériel de base. On parle parfois d’eux comme de dignes descendants des Cyniques, ces célèbres humoristes qui ont contribué au décoincement du Québécois moyen et à l’émancipation face à la société duplessiste. Avec leurs numéros sur la division de la gauche, avec des chansons aussi cyniques que celles de la Chorale du Conseil du patronat, avec un spectacle pédagogique comme Les Zapartistes contre l’empire, le groupe cherche-t-il à mobiliser la gauche québécoise ? Avec leur nom inspiré de la lutte des indiens du Chiapas, les Zaps sont-ils des activistes ou des humoristes ? Le Couac leur a posé la question. Et vous laisse juger de la réponse.

Le Couac : Contrairement à vos confrères humoristes qui font la Une des journaux à potins et qui puisent leur inspiration dans la banalité du quotidien, votre humour est essentiellement politique. Vous définissez-vous d’abord comme activistes ou comme humoristes ?

François Parenteau : Si on se limite au format ou au contenu, on est des humoristes. Par contre, on a fait nos premiers spectacles à l’Aparté, où le public était pas mal conscientisés, à gauche, militant, altermondialiste et tout. On fréquentait ces gens-là et parfois, on trouvait qu’il y avait quelque chose de pompeux, de démagogique, de dogmatique dans ces discussions, que ça devenait un peu de la masturbation intellectuelle. On a pensé que ce serait bien de mettre de l’humour là-dedans. On n’a pas voulu amener le militantisme vers l’humour, mais plutôt mettre un peu d’humour dans le militantisme. [...] Personnellement, à la base, je suis un militant. Notre mode d’expression est l’art, je suis donc un artiste militant.

Le Couac : Voyez-vous l’humour comme un moyen d’action politique ?

François Patenaude : Au départ, les Zaps c’était pour notre propre santé mentale. Puis on s’est rendu compte que ça faisait du bien aussi aux autres. Je pense que d’une part on est là pour soutenir le moral des militants et d’autre part pour faire ce qu’on pourrait appeler de « l’éducation populaire », en parlant de certains sujets sérieux par le biais de l’humour à un public qui ne fréquente pas nécessairement les cercles militants de la gauche.

Le Couac : Croyez-vous que cette éducation populaire puisse avoir une portée réelle ?

Christian Vanasse : Notre action est très limitée, dans le sens où on propose notre propre vision des choses, on donne notre opinion, on n’incite pas les gens à prendre les armes ou à faire la révolution. On ne veut pas être des leaders politiques, on n’est pas affilié à aucun parti politique. Notre job c’est d’être sur scène et d’exprimer nos opinions et notre esprit critique. [...] Dans notre manifeste, on dénonce beaucoup, mais on fait aussi des propositions.

F. Patenaude : On est seulement le point de départ. C’est aux gens à faire le reste, à s’informer, à aller chercher plus loin. Mais ce n’est pas automatique : ce n’est pas parce que tu viens voir un spectacle des Zaps que tu deviens militant. Mais des fois, il en reste un petit quelque chose.

F. Parenteau : Ça m’arrive de croiser des artistes, abonnés du Devoir, qui habitent le Plateau, tout ça. Si tu les engueules, si tu leur reproches leur absence d’engagement, ça les confirme dans leur conviction non-militante. Si tu leur exposes gentiment tes idées, si tu leur expliques, si tu les fais rire, t’as des chances d’être contagieux, de convaincre, et de faire du chemin. Tsé, ils vont peut-être finir par refuser de faire une annonce de char. Nous, l’exemple qu’on veut donner, il peut être contagieux... Dans ce sens, la question du leadership est posée autrement : nous on suggère, c’est à toi de décider de prendre ou pas. Le ver est dans le fruit, nous sommes le ver dans le fruit.

Le Couac : Vous êtes à peu près les seuls à faire de l’humour politique au Québec. Sentez-vous une certaine pression, car on vous compare pas mal aux Cyniques. La pression d’avoir une mission sociale ?

C. Vanasse : La pression, non. On reçoit des courriels qui disent : « votre show, c’est pas mal blanc, mâle hétérosexuel... » So ? On est des blancs mâles hétéro... Comme si on devait refléter tous les groupes sociaux dans nos sketchs. On s’est donné un rôle : apporter de l’humour dans le militantisme. Et tout à coup, on nous investit d’un autre rôle qu’on ne s’est pas donné. Pourquoi faudrait-il avoir dans nos sketches absolument des femmes, des immigrants, des handicapés ? On parle d’abord de ce qu’on connaît et de ce qu’on vit.

Le Couac : Peut-on penser qu’un jour les Zaps deviennent porte-parole d’une organisation, comme par exemple Tomas Jensen qui s’est associé à Greenpeace ?

C. Vanasse : On y va plutôt au cas par cas, on accepte des causes qui nous intéressent et qui vont dans le sens de nos opinions. On prêtera notre image ou notre nom à un événement, par exemple. Ou bien on permettra l’installation d’un kiosque à l’entrée de la salle de spectacle.

F. Patenaude : J’aime bien participer à des spectacles bénéfices, parce que le problème des groupes de gauche, c’est souvent le financement.

Tous : Ah oui ? Ô surprise !

C. Vanasse : Mais on n’ira jamais appuyer un candidat précis ou un parti politique spécifique.

F. Parenteau : En tout cas pas en tant que groupe, mais en tant qu’individu, ça peut être différent. Par exemple, pour un événement avec lequel j’étais d’accord, j’ai dit oui à titre personnel.

C. Vanasse : Il y avait eu des discussions dans le groupe et on n’était pas tous d’accord. Il y a plusieurs tendances et opinions politiques, dans les Zaps. Ce qui est intéressant, c’est qu’on essaye le plus qu’on peut de refléter ces divergences-là dans notre travail. C’est aussi ça le défi de la gauche : rassembler le plus de monde possible sur un plan commun. Dans le détail, il peut y avoir des divergences mais sans que ça empêche le fonctionnement global et l’avancement de la cause. On a un sketch là-dessus, qui s’appelle l’Unité de la gauche, sur le fait que les gens se disent : « moi je ne participe pas à cette organisation ou ce projet parce que c’est trop ceci ou trop cela. »

F. Parenteau : Pour les unes c’est l’agenda féministe avant tout, pour d’autres l’agenda écologiste, ou encore...leur propre agenda... Ça donne une gauche fragmentée sur trois, quatre affaires, alors qu’on sait qu’on pourrait se rejoindre sur le global... Tsé, on pourrait dire : voici trois ou quatre principes sur lesquels on s’entend - et on s’en tient à ça pour travailler ensemble.

Le Couac : Justement, comment prenez-vous les décisions à l’interne ? Si l’un de vous décidait de féliciter Jean Charest sur scène pour un bon coup qu’il aurait fait et que les autres ne soient pas d’accord, comment ça se passerait ?

F. Parenteau : Moi je le ferais, si ça arrivait...mais on attend encore.

C. Vanasse : Concernant le contenu des shows, on a une règle : on se conserve un 10% du contenu du spectacle qu’on n’approuve pas personnellement. Chacun à une marge de 10%. Il faut que 90% du contenu nous satisfasse.

F. Patenaude : C’est un droit de veto à l’envers. Le 10% qui nous plaît pas, faut vivre avec.

C. Vanasse : En fait, dans les Zaps, on a parfois l’impression de vivre tous les systèmes politiques imaginables...

F. Parenteau : Des fois on est communiste parce qu’on sépare l’argent également entre nous, des fois on est socialiste parce qu’on veut que tout le monde en profite, mais la plupart du temps on est anarchiste...

Sur le processus de création

Le Couac : Comment écrivez-vous vos spectacles ? Par exemple, le bulletin de brèves qui couvre l’actualité doit être retravaillé régulièrement, souvent avant chaque spectacle. Comment faites-vous pour vous entendre sur le contenu rédigé à la dernière minute ?

C. Vanasse : C’est l’anarchie...

F. Patenaude : C’est la loi de la pression de la dernière minute... Et ensuite : le jugement du public.

F. Parenteau : Idéalement, tous les membres du groupe doivent avoir lu et à peu près approuvé un texte avant qu’il soit présenté sur scène.

C. Vanasse : Mais t’as un peu le droit de te casser la gueule.

Le Couac : Vous avez aussi un droit de 10% de cassage de gueule ?

F. Patenaude : On gère les Zapartistes de A à Z, on n’a pas de gérant ou de compagnie pour nous dire quoi faire et quoi ne pas faire. Alors, on s’en permet...

C. Vanasse : Pour l’écriture et la création, il y a un temps d’incubation absolument indescriptible. Des fois on en parle pendant un mois, deux mois, et puis paf !, tout d’un coup ça sort... Des fois, un numéro ne nous semble pas convaincant, on laisse l’auteur le faire, on le travaille, on le modifie, finalement on finit par le garder, ou non. Il n’y a pas de règle définie. Des fois il y a des textes qui sont arrivés comme ça, sans avertissement, des idées spontanées qui donnent des super bons numéros. Des fois c’est le contraire et une idée très travaillée finit par ne rien donner. Comme nous n’avons pas de plan de carrière, qu’on ne monte pas un show pour le rouler pendant un an, on essaie plein d’affaires, on tente des expériences.

Le succès attire les vautours

Le Couac : Pendant deux ans vous avez organisé et animé le festival C’pas juste pour rire, une alternative à celui de l’empire Rozon. Vous avez fairt un cabaret pour dénoncer les médias. Comment réagit l’empire, depuis que vous êtes des vedettes de la gauche ?

F. Patenaude : Rozon nous a approché deux ou trois fois.

Le Couac : Pour vous demander de faire les clowns dans un de ses galas ?

C. Vanasse : Ouin ! Au départ, ils voulaient qu’on fasse un numéro dans un gala... On a refusé. Ensuite ils sont revenus et ils ont dit : « votre show est super trippant, on veut le programmer au complet ». On a dit non. Ils sont revenus encore, ils ont dit : « On vous booke au Cabaret pour X temps ». On a dit encore non.

F. Parenteau : Ils nous ont dit : « venez dire ce que vous voulez, venez nous chier dessus. Faites un show qui démolit Juste pour Rire et l’empire Rozon ». Hey !, ça c’est vraiment faire les fous du roi !!

Le Couac : Vous aviez déjà des relations avec l’empire Rozon. Christian, Frédéric et François (Parenteau) y ont enseigné. Qu’avez-vous enseigné au juste, aux apprentis petits comiques ?

F. Parenteau : J’enseignais « actualité politique et humour », à l’époque. C’était quelque chose que personne ne faisait avant moi. Mais en bout de ligne, je me suis dit que je préférais l’exemple qu’on donne en spectacle. J’ai trouvé que les étudiants ne sont pas assez familiers avec l’actualité pour l’intégrer à leur matériel. Ils ne savent pas quoi faire, comment intégrer l’actualité politique aux techniques humoristiques. Ils ne connaissent même pas la situation politique. Alors la deuxième année, on a eu un prof de sciences politiques qui enseignait l’actualité politique pour la première moitié de l’année, et moi je faisais la suite.

C. Vanasse : Moi j’enseigne l’improvisation. On me donne l’occasion d’enseigner à faire ça comme du monde, à mettre du contenu politique là-dedans. Je ne pouvais pas dire non. Alors on fait de l’impro, on partage, on apprend. Et la réponse des étudiants est super bonne. Mais quand ils sortent de là, ils sont plongés dans le réseau des bars pour se faire un nom, et ça c’est tough en tabarnak. Il n’y a pas de salles alternatives pour les aider.

Le Couac : Avez-vous enseigné à des gens qui sont devenus plus célèbres que vous ?

F. Parenteau : Les Denis Drolet...

Le Couac : C’est ta faute, ça, les Denis Drolet ?

Sur l’avenir des Zaps

Le Couac : Le groupe a vécu quelques transformations dernièrement, deux des membres vous ont quitté et vous accueillez Gary Boudreault. Comme il s’est intégré à un spectacle déjà existant et qu’il n’a pas participé à son écriture, Gary est-il un Zapartiste ou un Zinvité ?

F. Patenaude : On est dans une période d’expérimentation, Gary prend son aisance, il expérimente son degré de liberté. Il fait certains de ses propres textes et chansons, qui vont très bien dans notre style. Il est un invité, comme Gaétan Troutet, notre « accompagnateur musical », qui fait aussi certaines de ses chansons et qui a adapté certaines des nôtres ! Les Zaps, ç’a toujours été un certain nombre de personnes autour d’un noyau. Au début on était presque vingt personnes. Et puis, ça s’est resserré tranquillement. Un esprit organique s’est formé peu à peu et maintenant, les Zapartistes, c’est nous quatre, avec Nadine Vincent.

Le OUI gagne le 24 juin

Le Couac : Vous faites partie du spectacle de la Saint-Jean au Parc Jean-Drapeau, avec Les Cowboys Fringant, les Loco Locass et tous les autres. Comment avez-vous été approché ? Voyez-vous ça comme un événement politique ou un comme un show musical ?

C. Vanasse : On s’enlignait pour faire un show pour la Saint-Jean de toute façon ... On l’a fait pendant trois ans déjà. Chaque fois c’était un show politique, avec de la musique politique. Une fois au Lion d’or, une fois au Kola Note avec les Loco Locass et au Spectrum avec les Loco et les Charbonniers de l’enfer... Donc on faisait des shows politique et chanson. Et cette année, La Tribu est arrivée avec cette idée-là, de profiter de la locomotive des Cowboys pour faire un gros événement. Ils ont approché les Loco Locass, qui sont ben malheureux avec leur contrat de disque chez Sony. Et les Loco ont suggéré d’appeler les Zapartistes. On a embarqué. Le Couac : Ce spectacle-là ne sera pas facile : garder l’attention de 30 000 personnes avec du contenu politique entre deux bands, pendant qu’on change les instruments, c’est pas évident.

C. Vanasse : Ouais, il va y avoir tellement de monde. ça va dépendre des installations techniques. S’il y a des écrans géants, on peut jouer plus dans le détail. Mais ce qu’on voudrait, c’est faire une simulation de la victoire du OUI au référendum sur la souveraineté. On fait toujours la simulation dans nos spectacles de la Saint-Jean. Mais ça aura peut-être pas mal plus de résonance cette année. Au Québec, on veut gagner la souveraineté, on la veut, mais on n’a en mémoire que des images et des sentiments de défaite. On ne visualise jamais la victoire. Le 24 juin, on va la voir, la victoire, je vous le promets...

D’où viennent les Zapartistes ?Les Zapartistes sont nés à l’époque où l’Aparté, café-bistro-théâtre situé rue Saint-Denis à Montréal, était rempli de passionnés de politique et de théâtre. Nadine Vincent, propriétaire, mettait à l’affiche des lectures de discours et de fictions politiques. Rapidement s’est formé autour de Denis Trudel, François Parenteau (chroniqueur à la radio de Radio-Canada), Christian Vanasse et Frédéric Savard (animateurs radio et mordus d’improvisation), François Patenaude (à ce moment au Couac), la comédienne Geneviève Rochette et un certain nombre d’autres personnes, un groupe d’humour politique qui s’est baptisé Zapartistes en l’honneur de son lieu de naissance et de la lutte des indiens Zapatistes du Chiapas.L’aventure sur scène a commencé par un cabaret sur les médias qui devait être joué trois ou quatre soirs et qui a finalement été repris « plein de fois », se rappelle avec précision François Patenaude. L’année suivante, Les Zapartistes contre l’Empire a été joué 36 fois au Lion d’or, à Montréal, et une vingtaine de fois en tournée au Québec. Présentement, ils tournent avec Les Zapartistes en chansons, spectacle qui allie chanson, imitation et humour politique. Sans compter qu’ils ont organisé deux éditions du Festival C’pas juste pour rire, qu’ils produisent depuis trois ans un spectacle de la Saint-Jean des plus courus, qu’ils ont fait déborder le Spectrum deux soirs de suite l’hiver dernier et qu’ils enfilent les spectacles bénéfices. Cet été, ils feront partie du spectacle de la Saint-Jean au parc Jean Drapeau, avec les Cowboys Fringants, Loco Locass et une dizaine d’autres artistes des Disques La Tribu.Depuis que Denis Trudel, Geneviève Rochette et Frédéric Savard ont choisi de poursuivre autrement leur carrière, les Zapartistes sont composés de François Parenteau, François Patenaude, Nadine Vincent et Christian Vanasse. Ils sont accompagnés de leurs précieux collaborateurs Gaétan Troutet à l’accompagnement musical et le petit dernier, Gary Boudreault, comédien-chanteur-humoriste, qui apporte aux Zapartistes un petit côté pince-sans-rire.

LE COUAC



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