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On est pas des concombres

L’avenir est aux grandes corporations, martèlent les z-experts-z-économiques. Le progrès est dans les économies d’échelle et les gains de productivité. C’est du moins ce qu’on nous dit. Mais qu’en est-il de l’agriculture, de l’élevage et de la transformation alimentaire ? Les lois du marché et de la production industrielle devraient-elles s’y appliquer ? Les industriels affirment que l’agriculture à grande échelle, les OGM et l’élevage intensif vont faire disparaître la famine. D’autres « experts », par exemple Helena Norberg-Hodge, Todd Merrifield et Steven Gorelick, affirment tout le contraire. Dans un petit bouquin fort instructif, Manger local. Un choix écologique et économique, les trois employés d’ONG de gauche (y’a bien des think tanks de droite) s’appliquent à décrire les divers aspects des systèmes agroalimentaires qui sont nés dans l’occident industriel avant de s’étendre à la planète.

Les auteurs montrent assez facilement comment les logiques industrielles ont contaminé le secteur de la production alimentaire, dirigé par les mythes du progrès industriel, de la standardisation et la recherche du profit. Au cours des soixante dernières années, les agriculteurs ont été peu à peu livrés aux entreprises de production « d’intrants » (semences, pesticides, nourritures pour bétail, machinerie, pétrole) et à celles de transformation alimentaire. Les systèmes de production et de consommation alimentaire, autrefois basés sur les principes de la proximité et de la disponibilité des produits, sont aujourd’hui animés par les seules considérations économiques et la gestion du vivant se fait par des gens qui n’ont jamais mis les pieds dans les champs.

La main-mise de l’entreprise capitaliste sur l’alimentation a plusieurs effets : 1. La baisse de la diversité des cultures, car les multinationales ne veulent que des variétés résistantes et rentables économiquement. 2. La pollution par les énergies fossiles et par l’usage effrénés des produits chimiques. Les auteurs montrent comment le transport de la bouffe est une source de pollution énorme. 3. La mise sous tutelle et la disparition de la majorité des agriculteurs, qui passent de petits propriétaires à salariés, font faillite ou se suicident (au Québec, le taux de suicide des agriculteurs est deux fois plus élevé que dans le reste de la population). 4. La privatisation et la marchandisation du vivant, alors que des multinationales cherchent à reproduire le vivant par les manipulations génétiques et tentent de breveter des semences et des variétés végétales centenaires. 5. L’opacité des relations de production et d’échange : aujourd’hui, il est particulièrement difficile de connaître l’origine des denrées alimentaires et il est encore plus difficile de connaître la nature exacte des ingrédients des aliments transformés.

Bien sûr, des solutions existent. Les auteurs proposent les « systèmes agroalimentaires locaux ». Il s’agit de chercher à respecter les « 3 N-J », c’est-à-dire des aliments Nus (non-emballés), cultivés ou transformés Non-loin, qui sont Naturels (sans produits chimiques ou modifications génétiques) et pour lesquels le producteur est payé un Juste prix. Il faut donc acheter des produits locaux, disponibles selon les saisons, et miser sur les variétés locales, de terroir ou rustiques pour favoriser la biodiversité. Il faut privilégier les marchés publics et les petits commerces au détriment des grandes surfaces. Les raisons de faire cela sont à la fois écologiques et économiques, on s’en doute. Mais les auteurs mettent de l’avant un argument sociologique primordial : des systèmes agroalimentaires locaux rendent les collectivités plus riches, plus dynamiques, plus paisibles et plus solidaires. Plusieurs études montrent que les petites fermes diversifiées sont plus productives que les grandes monocultures. Plusieurs autres études ont montré comment le dynamisme des pratiques économiques locales contribuait au renforcement des liens sociaux et de la solidarité communautaire. Les capitalistes disent que l’avenir est dans la mondialisation. Ils se trompent encore une fois : l’avenir est juste ici à côté, derrière le tas de ferraille.

LE COUAC DES CHAMPS

Helena Norberg-Hodge, Todd Merrifield et Steven Gorelick, Manger local. Un choix écologique et économique, Montréal, Éditions Écosociété, 2005.



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