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Conférence de Varsovie
Quand fossiles et affairistes mènent le bal

Amorcée le 11 novembre dernier, la dernière représentation annuelle du cirque climatique s’est terminée dans l’indifférence généralisée le 22 novembre dans une finale des plus pitoyables. Le passage du typhon Haiyan n’y aura rien changé, la question des changements climatiques ne semble désormais plus guère provoquer que de légers haussements d’épaule ou de considération furtive, et ce au grand bonheur des grands argentiers du monde.

Réuni-e-s dans la capitale polonaise, les participant-e-s à la conférence onusienne sur le climat ont tôt fait de constater le je-m’en-foutisme des représentant-e-s des grandes capitales. Triste constat car il n’y a pas si longtemps, grâce à la perspicacité et la détermination de plusieurs écologistes et même de certains politiciens, la problématique des changements climatiques avait réussi à monopoliser l’attention médiatique et politique. Remarquez, difficile de blâmer le simple quidam à cet égard quand tout ce que génère véritablement ce rendez-vous annuel, c’est une empreinte carbone excessive. Car il y a longtemps que ces rencontres au sommet génèrent davantage de gaz à effet de serre (GES) qu’elles n’en limitent les émissions…

Pourtant, ce n’est pas comme s’il n’y avait plus lieu de s’en faire sur le front des changements climatiques. La publication fin septembre du cinquième rapport du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est d’ailleurs venue le rappeler pour quiconque ait daigné s’y pencher. Car il faut le dire, le dépôt des dernières évaluations des experts du climat n’aura pas suscité une grande couverture médiatique eu égard à la gravité du constat qu’on y fait.

Si le rapport confirme la tendance au réchauffement du climat, on y confirme avec encore plus de certitudes la responsabilité humaine dans l’emballement du phénomène. Les prévisions y sont aussi affinées. Le GIEC prévoit, dans son pire scénario, que la hausse de température à la surface de la terre d’ici la fin du siècle serait comprise entre 2,6 °C et 4,8 °C. Or, un consensus se dégage de plus en plus à l’effet que limiter le réchauffement en deçà du fameux 2 °C apparait de plus en plus illusoire…

Le rapport renferme également d’autres données troublantes, comme celle qui confirme que le méthane a vu son rôle doubler comme GES. Une « véritable bombe climatique », affirme sans détour Benjamin Dessus sur le site Reporterre. Ces données et projections viennent s’ajouter à celles des Organisation météorologique modiale, Global Carbon Project et autres Agence internationale de l’énergie, qui toutes confirment les records d’émissions de GES enregistrées pour 2012-2013 et prévoient une hausse soutenue de la consommation d’énergies fossiles. Croissance, quand tu nous tiens !

Les affairistes au secours du climat

Ainsi, n’en déplaise à une certaine gauche pour laquelle tout se téléguide depuis l’antichambre de la Maison Blanche, la question des changements climatiques est très sérieuse et ne constitue en aucune façon une simple machination des puissants. Il est bien vrai par contre que ceux-ci ont jusqu’ici réussi à orienter les discussions au point d’imposer leur façon d’adresser le phénomène : par les mécanismes du marché. Ceux-là même qui ont présidé à la logique de Kyoto.

Et jamais autant qu’au Sommet de Varsovie la table fut mise pour cette offensive spéculative. La présence des affairistes y était d’ailleurs manifeste. Le ministre de l’Environnement polonais et organisateur principal du sommet, Marcin Korolec, déclarait d’ailleurs avec fierté que pour la première fois des représentants du monde des affaires prenaient part officiellement aux négociations.

En effet, une douzaine de compagnies multinationales figuraient comme partenaires officiels, parmi lesquelles Alstom, BMW, Arcelor-Mittal et General Motors. Les logos de ces compagnies étaient d’ailleurs partout et derrière l’affichage, rappelait le journaliste Hervé Kempf, « les lobbies industriels […] occupaient couloirs et sièges d’observateurs ». Le gouvernement polonais a même poussé l’audace en organisant un sommet sur le charbon au moment même où se tenait la conférence sur le climat. Un charbon qui semble d’ailleurs avoir la cote parmi les grandes institutions financières, comme en fait foi le rapport du réseau Banktrack, que Basta ! et l’Observatoire des multinationales ont pu consulter en exclusivité, « les financements au profit des mines de charbon [ayant] augmenté de 397 % en huit ans ».

Ce qui nous est proposé pour aborder la question des changements climatiques réside donc dans ce marché de dupes que représente la bourse du carbone. Une bourse encensée par les « amis du climat » et qui fondamentalement, comme le résumait la Via campesina pendant le sommet, ne crée qu’un « marché lucratif pour les pollueurs et les spéculateurs qui peuvent ainsi acheter et vendre des crédits de carbone tout en continuant à polluer ».

Au-delà des marchés, point de salut ! Il y a en fait belle lurette que les promesses creuses et la fuite en avant ont remplacé de quelconques engagements signifiants. En guise de pis-aller, les pays riches s’étaient engagés à Copenhague en 2009 à aider financièrement à hauteur de 100 milliards de dollars par an d’ici 2020 les pays en développement pour faire face aux effets des changements climatiques. Or, on attend d’en voir la couleur… Le diplomate en chef des États-Unis sur le climat, Todd Stern, avouait récemment que « le contexte économique ne se prêtait pas à des dépenses aussi importantes ». Pourtant, aux États-Unis seulement, le sauvetage des banques en 2008 aura vu Washington trouver en un tournemain quelque 700 milliards de dollars…

Qu’on se le dise, le processus onusien sur les changements climatiques relève aujourd’hui de la farce. Ce n’est plus sérieux. On présentait pourtant le protocole de Kyoto comme un cadre contraignant. Or, le Canada n’a pas hésité à s’en retirer, le Japon à confirmer qu’il n’atteindrait pas ses cibles ou l’Australie témoigné du peu de considération qu’elle voue au processus en ne dépêchant à Varsovie qu’un simple fonctionnaire. Alors quand on brandit la perspective d’un Kyoto renouvelé à entériner au Sommet de Paris de 2015, permettez-nous d’arborer un léger sourire.

S’il faut néanmoins saluer la décision d’un groupe d’organisations écologistes de claquer la porte avec fracas avant la clôture du sommet, force est d’admettre qu’il faudra plus que de tels hauts cris. On y échappera pas : le temps est venu de (re)politiser l’écologie et de rejeter haut et fort la dérive marchande du climat. Dérive qui fut d’ailleurs dénoncée par un collectif de plusieurs dizaines d’organisations à travers le monde, et dont le message fut porté par le train organisé par Climat et Justice Sociale transportant 600 manifestant-e-s de Bruxelles à Varsovie.

Et qu’on se le dise, ne faire reposer la lutte aux changements climatiques que dans un cadre réglementaire de type Kyoto ne fait que libérer parlementaires, industriels et consommateurs de par le monde de leur obligation d’entreprendre les mesures qui s’imposent : prendre à bras le corps notre boulimie consumériste et procéder à une refondation radicale de notre système économique. Certains scientifiques du climat présents à Varsovie n’en appelaient pas moins, eux et elles pour qui doivent être mises en place des « stratégies radicales et immédiates de décroissance au sein des pays riches ». D’ici là par contre, les profits des spéculateurs continueront de croître… en même temps que grimpera le mercure.

DAVID MURRAY



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