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Dernier geste manqué de Desmarais
M. Paul passe l’arme… à gauche !

Paul Desmarais, Monsieur Paul pour les intimes, n’est plus. Nous viendrions donc de perdre, s’il faut en croire tous ces « esprits libres » des journaux de Gesca, un homme bon et généreux de sa personne, un modèle « de détermination, de savoir-faire et d’audace ». Un homme qui, en aucune façon, n’aura dicté à ses ouailles quoi écrire ou penser. Même Foglia, qui n’a toujours pas compris son rôle d’amuseur public, fut mis à contribution.

En fait, nul mieux que le porte-parole le plus reconnaissant du père Desmarais, André Pratte, n’a su résumer l’inestimable richesse et grandeur du personnage : « le Canada perd un des plus brillants financiers de son histoire, un grand philanthrope, un patriote. Les gens d’affaires canadiens-français pleurent un pionnier, un modèle. Les universités et les institutions culturelles du pays regrettent un généreux donateur, un amant du savoir et de l’art. » Témoignage touchant venant du fond. Comme quoi il faudrait vraiment être de mauvaise foi pour ne pas reconnaître la grandeur là où elle se déploie…

C’est que bien évidemment, tout ce que l’on colporte à propos de l’homme derrière Power Corporation n’est que ragots d’indépendantistes et de gauchistes en mal d’ennemis. L’homme n’avait surtout pas l’influence qu’on lui porte généralement et n’allez pas croire qu’une motion adoptée unanimement par tous les partis à l’Assemblée nationale saluant la contribution de M. Desmarais au rayonnement de Montréal et de Québec ne témoigne de quoi que ce soit.

C’est ainsi qu’on le présente comme un grand bâtisseur et entrepreneur. Mais qu’aura réellement « entrepris » Monsieur Paul ? Pas grand chose… lui qui préférait s’approprier le labeur des auteurs pour ensuite le revendre à gros prix. Il l’avouait lui-même : « Je ne trouve rien que j’ai commencé […] commencer à zéro c’est trop lent pour moi. »

En fait, tout ce qui intéressait Monsieur Paul, c’est le cash. Et en bon capitaliste qu’il était, de faire fructifier ce cash. Bénéficiant du soutien de ses « amis » de la Banque royale ou des largesses de l’État, on navigue ainsi du secteur énergétique et des hydrocarbures aux biotechs en passant par le papier et les chevaux… et on se paye le plus grand quotidien francophone d’Amérique pour s’assurer que le message passe bien. On n’hésite d’ailleurs pas non plus à vendre ses fleurons à des intérêts étrangers pour toucher le gros lot.

À en croire les hagiographes attitrés de Monsieur Paul, l’homme n’aurait aussi que très peu trempé dans la chose politique – si tant est que la politique se résume à mettre sa face sur un poteau. On imagine donc que c’est parce qu’il trouvait en eux de formidables partenaires de golf qu’il s’acoquina avec tous les premiers ministres canadiens et québécois (même parfois les nationaleux) et le gratin politique des grandes capitales.

C’est que pour sécuriser le climat des affaires, il faut savoir influer sur le cours des choses. C’est l’ex-premier ministre Brian Mulroney qui a probablement le mieux résumer la portée de l’homme sur les décideurs politiques, lui qui déclarait candidement sur les ondes de la SRC le 9 octobre dernier : « Pendant tout le temps que j’ai été premier ministre, jamais il ne m’a appelé pour me demander quoi que ce soit. Par contre, si moi je l’appelais et lui disait : Paul, qu’est-ce que t’en penses ? Inquiétez-vous pas il avait une opinion bien tranchée. Ce qu’il avait, c’était un accès aux décideurs, pour faire valoir son opinion sur la nature du pays. » Quand on a même plus besoin de prendre soi-même le téléphone…

S’assurer de soutiens indéfectibles et instiller la peur dans les hautes sphères du pouvoir, voilà le secret. C’est ainsi qu’on pèse de tout son poids pour la camp du Non lors des deux référendums ; qu’on en arrive à orchestrer une extraordinaire mise en scène à l’endroit de Daniel Johnson père pour que ce dernier renonce à son slogan Égalité ou Indépendance ; qu’on s’occupe activement de la candidature de Pierre Elliott Trudeau à la tête du Parti Libéral du Canada en mettant ses bureaux à disposition de la campagne du jeune loup ; qu’on marie la destinée d’un de ses fils à l’une des filles du clan Chrétien (comme on le faisait si bien sous l’Ancien Régime) ; qu’on assure la fortune d’un Paul Martin (en lui cédant la Canadian Steamship Lines) ; qu’on pave la voie à un Brian Mulroney (en appelant le jeune avocat en renfort pour mettre fin au conflit à La Presse en 1971) ; qu’on met sur les rails un Nicolas Sarkozy (qui le lui rendra bien en le faisant décorer de la Grand-Croix de la Légion d’Honneur, rien de moins !) ; qu’on récompense un Jean Lesage pour services rendus en le nommant sur le CA de Power Corporation ; etc. Bien sûr, le monde étant ce qu’il est, on ne gagne pas à tous les coups, mais à force de frapper on augmente sa moyenne au bâton. Et n’est-ce pas Yves Michaud qui, dès 1968, avait lancé la notion d’État Desmarais ?

Il n’y a cependant pas que les grands de ce monde qu’il faut mettre à sa main, il y a aussi la plèbe, que l’on doit prémunir contre les idées subversives. Il ne faudrait ainsi pas croire que c’est par amour de l’information que Monsieur Paul garnira en 1967 son portefeuille de ce qui deviendra la grosse presse à Desmarais. D’ailleurs, Pierre Dubuc rappelle bien que dans « une entrevue au journal The Gazette en 1971, [Desmarais] expliquait déjà que c’est dans cet objectif – empêcher l’indépendance du Québec et contrer la gauche – qu’il a pris le contrôle de La Presse ».

Le conflit de 1971 n’avait d’ailleurs que pour objectif premier de se débarrasser de ces journalistes indépendantistes ou socialistes qui risquaient de contaminer la belle jeunesse québécoise. Il faut d’ailleurs aller réentendre Desmarais expliquer les enjeux du conflit dans l’excellent documentaire de Gilles Groulx, 24 heures ou plus : Ils [les syndiqués] exigent, ni plus ni moins, le contrôle de l’information. C’est-à-dire que la direction du journal ne peut plus empêcher certains journalistes de manipuler l’information en vue de servir leurs fins ou leurs opinions politiques. Or, ma responsabilité première comme propriétaire de La Presse consiste à protéger le journal contre les menaces de contrôles idéologiques venant de l’intérieur comme de l’extérieur. C’est ma responsabilité fondamentale envers le public et je suis fermement résolu à l’assumer. La Presse ne doit pas devenir un journal de combat, mais doit rester un miroir fidèle des activités du Canada français. Là-dessus nous ne bougerons pas. » Quand tout est dit !

Le bien aura donc triomphé et jamais, depuis, la direction de La Presse n’aura tenté de « contrôler » l’information. Il ne faudrait ainsi surtout pas faire grand cas d’André Pratte qui, en 1994, réprimandé et mis à l’écart à la suite d’une chronique dans laquelle il osait employer de vilains mots envers la maison mère, sera réintégré par les bons soins de son syndicat (vous savez, les méchants qui empêchent le Québec d’avancer)… puis promu éditorialiste en chef ! La preuve que tout est permis dans l’empire Gesca. Étrangement, les critiques de l’empire se font depuis plutôt rares…

Mais tout cela nous éloigne de l’essentiel : l’homme était d’une grande générosité. André Pratte l’a d’ailleurs souligné : « Au fil des ans, le patron de Power Corporation aurait pu déménager ses pénates n’importe où dans le monde. » Mais il nous a choisi ! Touchant, n’est-ce pas ?

D’ailleurs, sans Desmarais où en serait le milieu culturel québécois aujourd’hui. Car quel mécène il fut, non ? Personne ne semble jamais s’être demandé par contre pourquoi les philanthropes milliardaires n’en ont généralement que pour la peinture et la musique classique. Ne bénéficie pas qui veut de la petite monnaie déductible d’impôt des plus fortunés.

Comme il n’invitait pas non plus n’importe qui dans le versaillais domaine de Sagard, avec ses 22 000 hectares comptant 32 lacs et dont les limites s’étendent sur 80 kilomètres où, nous apprend la tendre hagiographe de La Presse, « Desmarais [apprenait] à ses enfants et à ses petits enfants à pêcher ». Les invités de marque s’y succèdent d’ailleurs pour « de grandes fêtes et des parties de chasse aux faisans », comme on le faisait à la cour du Roi : de Chrétien à Bush père, des premiers ministres du Québec (libéraux et péquistes) à Robert Charlebois, de Trudeau à Mulroney, de Maurice Druon à Nicolas Sarkozy en passant par les grands monarques de ce monde, alouette ! Tous des amis personnels, cela va de soi…

Alors, non, n’allez pas croire que l’homme était aussi puissant qu’il n’y paraît. N’a-t-il d’ailleurs pas aussi essuyé quelques rebuffades, comme sa tentative d’achat du Canadien Pacifique ? C’est dire. Quel grand homme le Québec – que dis-je, le monde ! – vient donc de perdre. Prions ainsi pour ce pieux compatriote et pleurons avec les vierges éplorées de Gesca. Mais réjouissons-nous par contre, car ils et elles ont promis à l’honorable Paul de continuer à répandre la bonne nouvelle dans les pages de l’empire : de l’économie de marché tu encenseras, du pétrole à bon marché tu vanteras et sous la couronne canadienne tu resteras. Amen.



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