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Élections municipales et autogestion
Les deux font la paire

«  Kant a les mains pures. Mais il n’a pas de mains. » (sagesse populaire)

Deux événements, l’un passé (l’inauguration de la murale du Collectif au pied du mur à Pointe-St-Charles le 21 septembre dernier), l’autre à venir (les élections municipales à Montréal), m’ont inspiré ce qui suit. Parce que oui, les élections peuvent être un joyeux piège à con. Mais aussi parce que ne pas saisir une occasion de bloquer la voie aux barbares quand on en a une peut être aussi con. Deux approches, donc, qui ne sont pas mutuellement exclusives, n’en déplaise aux purs et durs. La première empêche le pire, la seconde promeut le meilleur.

L’approche proscriptive

Mettons les choses au clair. Je ne dis pas que Projet Montréal est un parti parfait. Je dis juste que c’est le meilleur outil pour barrer la route aux barbares (lire : à tous les autres partis). À ces néandertalien.ne.s qui veulent revenir au "bon vieux temps". Vous savez, celui des enveloppes brunes et, surtout, du "tout à l’auto". Ceux du "je-me-moi-mon char-j’ai le droit" qui ne comprennent rien à la ville, à ce lieux de civilisation et d’échanges, au milieu de vie qu’elle devrait être.

La moitié de la population mondiale vit actuellement dans les villes et l’on estime que ce sera autour de 80% en 2050. Et de l’avis de tous ceux et celles qui ont réfléchi sur la question, il est clair que le modèle des années 1950 basé essentiellement sur la "fluidité" des voitures ne tient plus la route, c’est le cas de le dire. Partout dans le monde les administrations municipales responsables ont pris le virage consistant à prendre l’espace confisquée depuis des décennies par l’auto et le redonner aux piétons et aux cyclistes. Copenhague bien sûr, mais tant d’autres : Bordeau, Berlin, Melbourne et même New York et son Time Square, symbole de l’Amérique motorisée, devenue en grande partie une place publique ! Partout où l’on met des bancs, où l’on élargie un trottoir, où l’on casse de l’asphalte pour verdir, l’espace est pris d’assaut par les gens qui en redemandent1.

C’est exactement le même phénomène d’induction, au fond, que l’on observe avec l’automobile individuelle et qui nous empoisonne la vie toujours plus : il y a des embouteillages à tel endroit ? Le réflexe des pouvoirs publics est encore d’ajouter une voie de circulation, de vouloir transformer la rue Notre-Dame en autoroute, etc. Et plus il y a de place pour l’auto, plus les gens prennent leur auto et ça rebloque en le temps de le dire, au détriment de la qualité de vie des urbain.e.s. Car il y a toujours plus d’auto, de l’ordre de 2% ou 10 000 voitures de plus sur l’île de Montréal année après année. Comme le disait un personnage du film La fin du néandertal2, "qu’on fasse de quoi ou qu’on fasse rien, ça va bloquer de toute façon !" Mais la beauté de la chose, c’est que ce phénomène d’induction fonctionne aussi pour les piétons : créer des places publiques, des lieux de rencontre avec moins de bruit, mois de risque de se faire frapper (5 personnes le sont chaque jour par une voiture à Montréal), et vous voyez automatiquement des humains s’approprier ces lieux, leur donner vie, se mettre à se parler, à y lire, jouer aux échecs, s’y promener avec les kids...

Et ça, c’est exactement ce que s’est donné pour mandat Projet Montréal et qu’il a fait où il avait les coudées franches, c’est-à-dire sur le Plateau avec 7 élus sur 7 la majeure partie de leur mandat (et malgré un budget minime). Prenez juste le parc Laurier où l’on a enlevé le stationnement qui le coupait en deux. Il a été complètement reverdi et est devenu un modèle de parc urbain les plus achalandés à Montréal. Personne n’a appuyé ce projet au départ. Aucune instance municipale ou gouvernementale ne les a encouragés ou félicités par la suite. Et qui voudrait revenir en arrière aujourd’hui ? Qui, à part quelques barbares qui se sont égarés d’époques ?

Le 3 novembre, entre le changement de fenêtre et la partie de hockey du plus jeune, pourquoi ne pas aller faire quelques "X" sur un bout de papier pour dire simplement qu’on est des Homo sapiens et pas des néandertaliens ?

L’approche prescriptive

Comme on s’entend cependant pour dire que la démocratie, c’est pas juste faire un « X » aux quatre ans, une question se pose : le reste de l’année, on fait quoi ?

C’est simple, on s’auto-organise. On identifie d’abord des problèmes, des trucs à améliorer, du bien commun à favoriser, de la beauté à créer pour la communauté. Et puis on s’en parle, on établit des priorités, on se donne des outils appropriés, et on fonce. Bien sûr en allant chercher l’appui de la communauté qui est ou sera affectée par le projet. Et peut-être aussi, mais pas nécessairement, l’appui de quelques autres groupes communautaire, ou de quelques autorités. Dans le dernier cas, c’est souvent chiant, mais ça peut éviter ben du trouble…

Je prends l’exemple de cette fabuleuse murale de 80 mètres de long par 5 mètre de haut qu’a réalisé un collectif autonome d’une demi-douzaine de citoyen.e.s de Pointe-St-Charles avec l’aide de plus d’une centaine de bénévoles durant l’été. Une œuvre d’une richesse historique et d’une créativité incroyable. Et tout ça sur un mur aveugle de ciment déprimant appartenant au CN, puisque des trains passent juste en haut. Une compagnie dont le but est donc de faire du profit en transportant des choses, et qui n’a jamais dans tout le Canada laissé quiconque embellir les cicatrices urbaines grises et mornes qu’elle nous impose.

Par quels jeux de pouvoir politiques intenses ce projet a-t-il bien pu voir le jour alors ? Pas nécessairement ceux auxquels on pense… En effet, l’origine du projet remonte à l’été d’avant alors que Anna Kruzynski et Marco Silvestro, tous deux du quartier, ont entrepris de mettre de la couleur sur le mur à leur frais, sans attendre de permission. Peu de temps après, ils se font arrêter et reçoivent des accusations pas banales du genre « méfaits pour plus de 5000$ ». S’ensuit de longues semaines de préparation pour les deux citoyen.e.s qui ont décidé de se monter un dossier en béton (c’est le cas de le dire) et de rendre ce procès politique. Les avocats du CN en ont vent, comprennent à qui ils ont affaire, et laissent tomber les charges. Mieux, peu de temps après, les deux partis ayant appris à se connaître, l’idée de faire une grande murale légalement fait tranquillement son chemin. Et c’est ainsi que, ce qui était considéré comme un méfait l’été d’avant, devient une job rémunérée pour 5 personnes l’été d’après !

Morale de l’histoire : ne jamais sous-estimer le pouvoir populaire quand il sait s’organiser. Car, comme l’écrivait la grande anthropologue Margaret Mead (1901-1978) : « Ne doutez jamais qu’un petit groupe de gens réfléchis et engagés puisse changer le monde. C’est d’ailleurs toujours comme cela que ça s’est passé ! »

YVON D. RANGER

1 The Human Scale http://thehumanscale.dk/ 2 La fin du néandertal http://neandertal.wordpress.com/



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