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Pour un monde sans magie ni violence

Comment s’opposer à cette lignée de barbares qui ont, depuis la nuit des temps, élaboré un système basé sur l’esclavage ( plus ou moins salarié ) de la majorité des humains, système qu’ils ont progressivement verrouillé par la violence institutionnalisée de l’État et de son bras policier ? Car au-delà des dénonciations réformistes des « abus » du capitalisme, ou pire, des diversions organisées et hypocrites sur les « valeurs » d’une nation, j’ai toujours eu beaucoup de respect pour la pensée anarchiste parce qu’elle remonte à la racine des souffrances non naturelles de notre espèce, c’est-àdire toute forme de domination.

Voilà pourquoi le livre de François Sébatianoff, Ni magie ni violence, deux paris contre toute domination, m’a grandement interpelé. Parce qu’il prend posit ion sur la quest ion des moyens pour combattre cette violence étatique. Une position claire où il nous exhorte d’éviter deux pièges : celui de la magie, c’est-à-dire de tout fondement métaphysique ( religions, idéologies politiques dogmatiques, et même de « grandes idées » comme la liberté… ) ; et celui la violence révolutionnaire pour nous libérer de la violence de l’État ( on entend le fameux « En opposant la haine à la haine, on ne fait que la répandre, en surface comme en profondeur » de Gandhi ).

Sur cette question épineuse, bien qu’il soit possible de concevoir des cas de figure où « un peu » de violence bien ciblée parmi un vaste mouvement non violent peut parfois contribuer à saper la légitimité du pouvoir en place ( je pense par exemple à Charest poussé à faire sa gaffe des « jobs dans l’nord » sous la pression des émeutiers à l’extérieur du Palais au printemps 2012 ), reste qu’il faut reconnaître que sur le terrain général de la violence, le pouvoir en place dispose actuellement d’un arsenal d’une puissance si disproportionnée que la fable de David contre Goliath aurait difficilement pu être écrite aujourd’hui…

Que faire alors ? Quelles stratégies de lutte seraient les plus utiles pour la survie et le plaisir de tous, demande Sébastianoff ? S’il est linguiste de formation, l’auteur a le mérite de tenter d’enraciner sa penser dans ce qu’un Henri Laborit appelait la biologie des comportements et qu’un Jean-Pierre Changeux qualifierait simplement aujourd’hui de neurosciences cognitives. On reconnaît d’ailleurs très vite l’influence de Laborit quand Sébastianoff pose, dès le début de son ouvrage, la finalité ultime des êtres vivants, et donc des humains, c’est-à-dire la recherche du plaisir au sens large, et son corollaire l’évitement de la douleur. Ou, pour la dire comme Laborit, « la seule raison d’être d’un être, c’est d’être, c’est-à-dire de maintenir sa structure » dans un environnement qui tend, lui, toujours vers plus d’entropie, vers plus de désordre.

Or cette recherche de l’équilibre biologique et de l’équilibre psychique qui vient avec, elle passe dans notre espèce par des pratiques et des institutions socio-culturelles qui sont en grande partie construites sur des systèmes hiérarchiques de domination. Par conséquent, celles-ci se dressent inévitablement comme un obstacle à l’épanouissement individuel, ce qui amenait Laborit à faire « L’éloge de la fuite », en particulier dans l’imaginaire créateur. La lutte demeure toutefois bien tentante en cela qu’elle vise à long terme à éradiquer les maux à la source.

Mais comment lutter, par quels moyens ? Comme l’écrit Sébastianoff, « On ne trouvera pas ici un projet de société clé en main, mais une boussole et un cap. » À la recherche du plaisir de tous, l’auteur ajoute donc l’effort d’objectivité et la pratique de la non-violence collective.

Le premier est ce qu’il appelle sa boussole, métaphore de tous les savoirs, c’est-à-dire ce que les êtres humains peuvent constater de la réalité par la fenêtre étroite de leurs sens. Bien que l’auteur nous rappelle avec raison que cette « objectivité scientifique » est elle-même une pratique sociale largement orientée par les dominants, il ne fait pas moins de cette objectivité l’une des deux colonnes vertébrales de sa thèse. Je ne sais pas ce que Laborit en aurait pensé du choix de ce terme, lui qui disait qu’un accident de la route, dix personnes qui l’ont vu « objectivement » vont vous le raconter de manière différente…

Mais ne soyons pas trop pointilleux sur les mots, le langage demeurant le moins pire véhicule à notre disposition pour se comprendre, et les essayistes politiques qui ont la lucidité de prendre en compte les données scientifiques sur le cerveau humain ne courant pas les rues…

Quant au cap qui nous est proposé, il est, comme l’écrit Sébastianoff, « défini aussi négativement que possible pour laisser à l’imagination de nos enfants le maximum d’ouvertures ». Seule exclusion explicite du fameux cap : tout a priori métaphysique ou moral quel qu’en soit le prétendu fondement, religieux ou philosophique.

Voilà donc un système de pensée ( avec ses qualités de cohérence et ses limites devant la complexité embrassée ), fruit de plusieurs décennies de luttes sur le terrain et de réflexions théoriques, qui fait le pari de connecter les neurosciences matérialistes ( il est vrai, presqu’essentiellement par la lorgnette de Changeux ) et la sociologie réflexive de Bourdieu, pour montrer à quel point les structures sociales s’inscrivent dans les systèmes nerveux, à quel point la soumission s’intériorise. Cela demande, mais aussi permet, de se creuser un peu les méninges.

Si Boris Vian chantait déjà « Refusez d’obéir, Refusez de la faire, N’allez pas à la guerre », la nonviolence que Sébastianoff appelle de ses voeux devra être non pas l’affaire de quelques déserteurs, mais de toute une collectivité consciente de ses déterminismes sociaux et, comme le disait il y a encore plus longtemps La Boétie, « bien résolue de ne plus servir ».

BRUNO DUBUC

 

Sébatianoff, François ( 2013 ). Ni magie ni violence. Deux paris contre toute domination. Les éditions Atelier de création libertaire, 302 p.

Pour commander le livre : bit.ly/14Rb9c5

Pour un extrait de quelques pages reliées de brefs résumés : bit.ly/18hoV2w



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