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Keny Arkana
La révolution permanente

À mille lieux du bling-bling et de la guerre d’ego des rappeurs français, Keny Arkana s’est forgée un chemin très personnel ou l’essentiel est mouvement, un mouvement qui se fait cohérence entre sa musique, son cri et ses actions de citoyenne.

On a répété ad nauseam la petite Keny, fille d’un père argentin qu’elle ne rencontrera qu’à 22 ans et d’une mère française. Fugueuse dès l’âge de neuf ans, elle est trimbalée de foyer en foyer où on essaie de la calmer à coup de médicaments sans y parvenir. Dans ce no man’s land d’où il est difficile de sortir, surtout en France, elle a puisé ce qui l’a construite, a subjugué ses épreuves à travers le rap, à travers le verbe. Un verbe clair, net, rapide. Un verbe qui rappelle le chemin parcouru, qui interpelle, qui dénonce, mais qui n’est jamais culpabilisant. Malgré la noirceur traversée, Keny Arkana n’est que lumière.

En décembre dernier, elle a sorti son deuxième album studio, Tout tourne autour du soleil. Par un beau samedi de février, alors que le printemps nous faisait de l’oeil, votre humble serviteure a eu le grand bonheur de discuter de longues minutes par téléphone avec Keny. La voici donc, toute simple, en vie, flot d’énergie pure qui se déverse à travers la ligne.

Isabelle Baez (I.B.) – Commençons par la chanson « Los Indignados » que tu chantes en partie en espagnol. As-tu l’impression que le mouvement des Indignés est le début de quelque chose ou bien, comme je te l’ai entendu dire à propos des forums mondiaux qui servent de soupape, les gens viennent sortir leur frustration, mais après tout le monde rentre chez soi ?

Keny Arkana (K.A.) – Justement, ça m’a tellement touchée parce que c’est une première dans l’histoire de l’humanité le fait que ce soit des mouvements au-delà des frontières et horizontaux, sans partis politiques derrière, sans syndicats, des gens sont spontanément sortis dans la rue par indignation. Et ça a dépassé les frontières, en Espagne, en France, en Grèce où il y avait déjà des émeutes qui avaient commencé depuis longtemps pour d’autres raisons. On en a vu jusqu’au pied de Wall Street. Pour moi, c’est vraiment le début de quelque chose, des gens qui sont connectés qui descendent pour le même ras-le-bol. Ce n’est pas quelque chose qui est fini, c’est le début d’une nouvelle forme de manifestations où il n’y a pas de chef derrière, rien de pyramidal.

I.B. – En 2007, au lieu de partir en tournée ou de faire un enregistrement, tu avais décidé d’aller rencontrer des gens, de faire plusieurs villes, ça s’appelait Les sans voix, c’est ça ?

K.A. – Oui, pendant un an, on a dû faire une quarantaine de villes en France, en Belgique et en Suisse où on a créé ces espaces de discussion, des assemblées populaires. À l’époque, je recevais énormément de messages de gens qui disaient : « J’ai vu ton documentaire (1), j’ai envie de faire quelque chose, mais je connais personne. » Moi, je ne veux pas faire un parti politique, mais je voulais profiter de ça pour que les gens de chaque région puissent se rencontrer et après puissent rebondir sur des projets, faire des liens entre eux. Ce sont des gens qui ne se croisent pas, des milieux qui sont un peu cloisonnés : les militants, les anarcho-autonomes, les jeunes des quartiers, les petits gars qui écoutent du rap. Le but était de rassembler tous ces gens non pas autour de nous, mais autour d’eux-mêmes. On a fait ça pratiquement toute l’année 2007.

Après, j’ai repris des concerts fin 2007, mais on faisait quand même ça, le lendemain des concerts. C’était une période préélectorale, tu vois. Moi, ça me semblait urgent parce que je me disais « Sarkozy au pouvoir et demain, si on veut faire des assemblées populaires, on se prendra des fourgons de CRS dans la gueule, donc si on doit parler faisons-le maintenant ». Pour essayer de pousser une vibe, tu vois, quelque chose d’horizontal. On doit inventer des choses, on doit inventer nos vies, arrêter de reproduire les mêmes erreurs. Ça s’appelait Appel aux sans voix parce que c’était un appel à ceux qu’on n’entend pas.

I.B. – Quand tu parles aux gens dans tes chansons, tu ne le fais jamais de haut. Il y a une énergie, une rage, une colère, mais pas de haine, comme si nous disais de faire comme toi, d’utiliser notre énergie individuelle pour essayer de l’amener vers quelque chose de positif pour changer les autres. D’ailleurs, je t’ai déjà entendu différencier la haine et la rage.

K.A. – Pour moi, la haine, c’est quelque chose qui nous bouffe de l’intérieur, qui nous tue. Tu vas rester inerte dans cette haine, tu vas ruminer. Alors que la rage, c’est une énergie qui va t’amener au-delà des barrières. Souvent, ça part de quelque chose qui t’as semblé injuste. OK, tu te bats contre, mais tu as envie de te battre pour quelque chose. Alors que la haine, y’a plus trop de pour, il y a que du contre. Tu vas te fermer et te dessécher de l’intérieur, jusqu’à craquer. La rage, c’est une énergie qui va vers dehors. Bon, elle peut être maladroite si elle est mal canalisée. Ce que tu vas voir d’injuste va te mettre la rage, parce que c’est à l’humain que ça touche. Derrière la rage, il y a de l’amour aussi.

I.B. – Dans ta chanson « Cynisme nous a tué », tu dis que le cynisme est un poison si tu le nourris. Ça m’a fait du bien parce que je suis née en France de parents immigrés et j’ai toujours trouvé ça dur. Tout ce qui est bonté, compassion, empathie, tu as l’air con si tu en parles.

K.A. – Je critique, c’est vrai, ce cynisme qui comme tu dis est très français. Même s’il existe ailleurs, en France il est vachement courant. Nourrir le cynisme en soi, c’est mettre une barrière entre toi et les autres. Tout le monde peut l’incarner. Il faut faire attention parce que ça durcit le coeur. Comment peut-on rire de l’enfant qui meure de l’autre côté du globe ? Mais il y en a énormément en France des hauts placés qui rigolent. Ces gens-là, j’ai envie de les trainer par les cheveux et d’aller leur montrer pour voir s’ils ont encore envie de rigoler. « Les enfants qui meurent de faim, on le sait depuis des années, t’as pas un autre discours. » Ben, non, j’ai pas un autre discours, désolée, mais ils crèvent encore et c’est grave. C’est une façon de tacler la vieille France, cette position hyper hautaine.

I.B. – Quand tu parles de cynisme, il y a tout le jeu sur les mots. Ici, par exemple on va parler de violence quand il y a une vitrine qui pète, alors que pour les flics qui tabassent, on ne va pas parler de violence, mais de gestion de foule. Les mots sont vidés de leur sens et les médias reprennent ces mots sans critiquer la perversion qui s’est faite au passage. Est-ce que tu essaies d’aller contre cette perversion-là ?

K.A.– Oui, que ce soit dans les manifs, mais aussi par rapport à certains pays. J’ai du mal, par exemple, à entendre le mot « guerre » quand on parle d’Israël- Palestine. Et il y a plein de mots galvaudés comme ça. Mais les mots, c’est pas des coquilles vides. Avec des mots, tu peux écraser quelqu’un, comme tu peux niveler vers le haut, comme tu peux lui donner de la force, comme tu peux le mettre dans la haine. J’essaie de dire des choses qui sont pas forcément dites, j’essaie de rappeler des sentiments qu’on a tendance à laisser éteindre.

I.B. – Pour finir avec les médias, pendant la grève étudiante, entre ce qui se passait le jour dans la rue et ce qui se disait le soir à la télé, il y avait un monde. Les Québécois regardent la télévision 32 heures par semaine. Crois-tu qu’on peut arriver à percer cette sorte d’écran de fumée médiatique ?

K.A. – Dès que t’es tout petit, on t’apprend à obéir, à obéir bêtement, pas à avoir un avis, tu vois. On a trois ansquatre ans, on est déjà dans la lourdeur, tu vois, même la lourdeur du cartable... On nous apprend le verbe avoir. On nous apprend qu’il faut avoir des bonnes notes, pour avoir une situation, pour avoir une maison plus tard, pour avoir un mari ou une femme, des enfants. Bref, je crois que les gens, du coup, ils s’évadent en regardant la télévision pour mettre leur cerveau de côté contre cette lourdeur. C’est un mauvais réflexe de s’évader par les écrans. C’est compliqué parce que ça part vraiment de l’enfance, alors à moins de pirater le journal télé et de dire les vrais trucs (rires)… Le verbe être, être humain, être avec les siens, être dans l’empathie, c’est des choses qu’on nous a pas appris, tu vois. Tout ça, c’est lié pour moi. C’est de la détresse d’aller se réfugier devant un écran de télé où on ne peut être que passif, où on débranche son cerveau. Par contre, tu vois en France, il y a de plus en plus de gens qui commencent à prendre conscience que les médias disent beaucoup de conneries. On a eu la preuve de ça en 2009 quand il y a eu toute la vague par rapport à la grippe porcine. Tous les médias parlaient juste de ça, toutes les unes de magasines, c’était les vaccins, « il faut se faire vacciner, c’est trop dangereux ». Quand ont commencé les vaccinations, il a dû y avoir 2 % de Français qui sont allés se faire vacciner. Personne ne voulait aller se faire vacciner. Là, j’ai compris que le pouvoir médiatique avait perdu beaucoup de sa force. On peut jouer sur la peur pendant des mois comme ça, en disant qu’il faut se faire vacciner et le jour J, personne veut aller se faire vacciner. Là, je me suis dit « il y a quand même quelque chose qui avance. Il y a quelques années, on aurait pris les médias pour parole d’évangile ». Je crois que c’est aux jeunes générations de changer le pli, que ce besoin d’évasion on le crée ailleurs que dans la télé ou dans les drogues. Je crois en l’humanité créatrice, créatrice de son chemin, de choses qui lui correspondent et qui font qu’on peut rentrer dans une spirale d’épanouissement et non pas une spirale de repliement sur nous-mêmes. C’est compliqué… comment faire pour réveiller vraiment les gens ?

I.B. – Si on te pose la question, c’est qu’on n’a pas trouvé la réponse (rires)

K.A. – Il faut peut-être essayer d’incarner autre chose aussi. Les mots, des fois, c’est pas suffisant. Montrer des exemples, montrer que c’est possible.

I.B. – Tu parles aussi dans ton album de Marseille où j’ai habité. Tu nous dis à quel point maintenant on est en train de dénaturer l’identité de Marseille. Est-ce que c’est une ville où tu es encore bien ?

K.A. – À Marseille, c’est gravissime, ce qui se passe. J’avais trois semaines de repos, j’ai fait un petit documentaire qui dure vingt minutes (2). Tous ces Marseillais qui se font expulser de Marseille, plein d’investisseurs, de gens de l’extérieur qu’on amène avec des primes. On construit des buildings, on défonce les quartiers pour construire des buildings. Bon, Marseille, c’est un port et puis tu as la Méditerranée, alors stratégiquement, ils veulent en faire un gros pôle économique et pour ça virer les Marseillais. Bon, moi je suis contre ça, mais même si j’étais dans leur délire, je leur dirais : « Pourquoi vous formez pas les Marseillais ? Formez les gens de la ville ! C’est vrai qu’il n’y a pas trop d’emplois tertiaires, mais vous pouvez les former, ils sont pas plus cons que les autres. » J’ai fait un petit truc de vingt minutes et je le balance pas comme Keny Arkana l’artiste, mais la militante, la Marseillaise. D’ailleurs, c’est copyleft et c’est pas signé à mon nom, mais La Rabia del pueblo. J’ai pas la prétention de rentrer en profondeur dans toutes les problématiques. Je voulais faire un truc assez court, donner matière à réflexion pour les gens. Après s’il y a des gens qui veulent faire des documentaires plus profonds, plus précis, tant mieux.

I.B. – Oui, tu ouvres une porte. D’ailleurs, en parlant d’ouvrir une porte, est-ce que tu penses qu’on peut espérer un concert au Québec ?

K.A. – Je crois que c’est en négociation. Je touche du bois mille fois pour que ça puisse se faire, mais normalement ça devrait être en juin. J’espère de tout mon coeur parce que depuis 2004 – 2005 j’harcèle tout le monde. Je sais qu’il y a du soutien depuis longtemps, depuis ma première mix tape, donc ça commence à devenir assez urgent.

I.B.– Ça serait génial que tu viennes en juin et que la population se réveille, qu’il y ait des manifs. Tu dois t’en douter un peu, mais Réveillez-vous et La rage du peuple, ça passe bien dans les manifs (rires).

K.A. – Alors là, il n’y a pas de problème : s’il y a des manifs, je suis là !


1 Carnet de route – Un autre monde est possible, http://goo.gl/24DeA

2 Marseille, capitale de la rupture

N.B. : cette entrevue est parue en p.8 du Couac d’avril 2013 (et non en Une, comme c’est généralement le cas pour les articles de cette section)



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