accueil brèves articles liens écrivez-nous abonnement
Le printemps québécois, un an après
Je me souviens… des coups de matraque !

Le 13 février dernier, un an jour pour jour après le déclenchement de la grève étudiante du printemps 2012, Dérives, un film coup de poing sur la brutalité policière, était lancé directement sur Internet au www.99media.org/ par le collectif 99%Média. Une semaine plus tard, près de 25 000 personnes avaient vu ce documentaire pour le moins dérangeant. Le Couac a donc envoyé son journaliste de circonstance, Yvon D. Ranger, pour jaser un peu avec quatre membres de ce collectif qui prennent au pied de la lettre l’idée de devenir nos propres médias : Eric Robertson, Michaël Fortin, Samer Beryhum et Bérénice Steevenson.

*

Le Couac : Pour commencer, j’ai le goût de vous demander ce qui vous vient à l’esprit quand vous pensez à cette espèce d’OVNI dans le paysage médiatique québécois qu’est Dérives ?

Samer : Ce qui me vient à l’esprit, c’est quand j’ai montré le film à des amis en Alberta, au Missouri et au Liban et la première réaction commune que j’ai eu c’est : « Tout ça c’est arrivé à Montréal ? C’est vrai ? C’est pas un canular ? »

Bérénice : Moi c’est le titre qu’on a cherché longtemps et qui a été trouvé vraiment à la dernière minute. Et à ce moment-là c’était devenu évident que ça pouvait pas être autre chose.

Michael : Ce qui me vient à l’esprit des fois quand j’y repense, c’est ce qu’a été l’ONF à ses débuts, dans les années ’60, quand ils partaient avec une caméra sans le dire, et qu’ils allaient filmer dans la rue… c’est cet esprit-là qu’on retrouve chez 99%Médias. On revient donc à un type de cinéma qui a plus ou moins été inventé au Québec, et ça c’est vraiment cool.

Éric : Et contre toute attente je dirais, cette façon de fonctionner… fonctionne ! Entre nous, mais aussi pour rejoindre autant la matante que la militante. C’était un pari risqué, et malgré tout je pense qu’on a réussi, parce que les chemins qu’on prend dans le film avant d’arriver à Victo par exemple permettent à la matante d’écouter ce que le militant a à dire, et de voir ce qu’il a vécu. C’est cette démocratisation du militantisme que je retiens de tout ça.

Samer : Si je peux me permettre de rajouter une autre image : celle d’un groupe de gens avec leur stock sur leur dos, qui courent tout le temps, filmant les flics encerclant ici, frappant là-bas ; et souvent pendant que je filmais je me disais : « Si seulement vous saviez ce qu’on est en train de monter… ! » (rires)

Le Couac : D’où ça sort ça du monde qui fait du « cinéma de militante pour matante » ? C’est tu un nouveau programme de l’INIS* ?

Samer : Pas vraiment, non. Le groupe a commencé après l’éviction du campement de Occupons Montréal à la Place du Peuple en novembre 2011. Le groupe « médias » des indignés allait se désintégrer et je me suis dit avec d’autres : essayons de continuer quelque chose, dans l’esprit où le campement n’était qu’un endroit pour se regrouper et le mouvement des indignés quelque chose de plus que ça.

Michael : Moi j’allais sur le campement les fins de semaine avec mon gars, on a commencé à discuter ; puis à créer un site web pour regrouper les vidéos à la même place, ça donné une existence à l’affaire. Bérénice : à un moment donné, on avait un stand avec 99% Québec et pour ne pas avoir deux sites web, deux organisations, on a décidé de fusionner et de devenir 99%Média.

Éric : Après l’occupation, il y a eu des tournages : St-Bruno au conseil de ville ; le boxing day, qui fut notre première coopération entre de nombreuses caméras ; les manifs syriennes, tunisiennes, durant le printemps arabe…

Le Couac : Parlant des manifs syriennes et tunisiennes à Montréal, ce sont elles qui ouvrent le film…

Éric : Oui, ça c’était là dès le début, fin octobre 2012, quand Samer nous a soumis son idée, avec ces manifestant.e.s qui avaient des rapports assez cordiaux avec la police, puis le contraste avec ce qui s’est passé durant le Printemps québécois, leur attitude complètement différente. Tout le monde a tout de suite embarqué et Bérénice s’est mise à contacter les gens pour les entrevues début novembre.

Michael : Tout le processus des entrevues a été facilité par ce besoin du monde de parler. On n’avait pas à tirer les vers du nez des gens et on a dû en refuser tellement il y en avait qui voulaient témoigner ! Éric : Christian Nadeau, on lui a posé deux questions et il nous a parlé pendant une heure et demie !

Samer : La chose qui m’a impressionné aussi c’était à quel point les gens nous faisaient confiance. On était pourtant un média… mais pas mainstream.

Michael : Ça c’est une chose importante je trouve, la brisure de confiance d’une bonne part de la population avec les grands médias. Les gens nous l’ont dit : vous, on vous voyait toujours sur le terrain…

Éric : D’ailleurs, si le point de départ était sur la brutalité policière, les entrevues déviaient souvent assez vite sur les médias, le politique, le juridique, parce tout ça c’est lié. Et c’est ça qui a fait le film : essayer d’articuler un discours à partir de tout ça.

Le Couac : Dans le film, vous montrez quand même des gens qui, du moins au début de la grève, ne semblaient pas encore avoir perdu cette confiance dans les institutions et essayaient même de raisonner les policiers et les policières, de faire appel à leur jugement.

Éric : Ça arrive à chaque manif. Ce sont souvent des gens qui ont une naïveté bien compréhensible par rapport à la police, et moi aussi je suis passé par là, et tu as le goût de leur dire « ben voyons ça a pas de sens ce que vous faites », mais ça donne rien et tu te fais taper dessus après…

Michael : Toute la scène du vieil homme à genoux devant les flics et qui dit « frappez-moi si vous frappez pour rien » est très forte à ce sujet-là…

Éric : C’est comme au Salon du Plan Nord le 9 février dernier, à un moment donné des flics nous ont dit « sacrer votre camp d’icitte, on est écœuré de vous autre ! ». C’est parce que c’est juste pas dans leur mandat de décider d’arrêter une manif juste parce qu’ils sont écœurés… En plus, quatre jours avant la sortie du film, on a pu ajouter des images de gens qui se faisaient brutaliser à cet endroit-là, ce qui donnait encore plus de punch à notre petit phrase finale : « Les policiers du SPVM ont changé… la couleur de leur uniforme ! »

Samer : On avait pensé au début interviewer des policiers pour le film, mais on a changé d’idée finalement. Il y avait peu de personnes du groupe qui voulaient leur parler, et ceux qui voulaient n’ont pas eu le temps, tout le monde a sa job en plus de ce qu’il fait dans le groupe.

Le Couac : Ceux qui aiment les médailles vous ont sans doute accusé de ne pas en avoir montré « les deux côtés »…

Bérénice : C’était le but aussi. L’autre côté de la médaille, ils l’ont à tous les jours à la télé !

Michael : Un documentaire, c’est une thèse que tu proposes. L’objectivité, ça dépend comment tu la définies par un ensemble de critères…

Éric : On savait aussi que si on le faisait, on serait allé chercher la cassette de relation publique, et on l’aurait juste montré pour dire « la voilà leur cassette »…

Michael : Ces minutes-là, elles sont mieux investies dans le témoignage des gens.

Éric : Et aussi pour fesser sur les médias qui ont rapporté cette cassette de la police tout au long du conflit. Et peu importe leur raison, quand on les voit frapper sur des gens qui ne font rien, on a tu vraiment besoin d’entendre leur justificatif ?

Le Couac : Parlant de témoignages, il y en a d’assez intense dans le film, comme celui de l’infirmière à Victo qui montre bien ce qui peut arriver quand les médias repassent sans cesse la cassette de la police.

Bérénice : Oui, c’est clair que les autorités et les médias conditionnent les gens à avoir peur des manifestants. Ce qu’il lui a fait énormément de peine à l’infirmière, c’est que lorsqu’ils se sont réfugiés avec les blessés sur le bord des maisons à Victo, les propriétaires sont sortis et au lieu de les aider ils leur ont dit de s’en aller. Parce qu’on leur avait dit depuis une semaine qu’il y avait des méchants casseurs qui allaient venir…

Éric : J’irais même plus loin en disant que la totalité de ce qui s’est passé à Victoriaville découlait d’une belle mise en scène. Tu sais que tu attends 5 à 10 000 manifestants, que t’as un premier ministre qui nargue les étudiants depuis des semaines qui est là, et tu mets une petite rangée de clôtures de parade du père Noël attachées avec des ty-wrap en plastique, tout en laissant des palettes de briques juste à côté. C’est pas une bévue ça, ça plutôt l’air planifié.

Michael : En tout cas on n’a pas de réponse, et c’est ça qu’une enquête publique pourrait clarifier.**

Le Couac : Pour conclure, j’imagine que vous ne comptez pas trop sur les grands médias et la télé pour diffuser votre film…

Éric : Pantoute ! On fait ça complètement en dehors d’eux. Et à date ça marche plutôt bien…

Le Couac : Mais ça n’exclut pas des projections publiques ?

Éric : Absolument pas. En fait c’est le contraire du chemin classique d’un film qui sort d’abord en salle, puis se fait pirater et mettre sur le Net. Nous on le sort sur le Net, et on demande aux gens de le « pirater » en organisant des projections publiques !

Bérénice : Et des fois, on a des surprises. Comme à St-Bruno : 113 000 visionnements pour le film sur le maire !

Michael : Le maire nous a accusés d’avoir cogité tout ça avec le parti d’opposition à St-Bruno. Comme si c’était impossible pour lui, dans sa tête, que des citoyens se prennent en main et agissent en fonctions d’enjeux qui les préoccupent, sans que ce soit à des fins partisanes.

Éric : Christian Nadeau a dit une chose intéressante là-dessus, qui a malheureusement été coupé au montage : les politiciens voudraient au fond que la politiques ce soit leur affaire à eux et qu’on ne s’en mêle pas. Même chose que les policiers qui veulent que les enquêtes sur la police soient faites par d’autres policiers.

Michael : À travers tous les vidéos de 99%Médias, c’est toujours présent. C’est deux conceptions de la démocratie complètement opposées. La démocratie de gestionnaires, et l’émergence d’un pouvoir populaire.

Le Couac : Ah oui, une dernière chose : je crois qu’il n’y a pas de vitres pêtées dans toute l’heure et quart que dure votre film ? Ça manque, quand même…

Éric : (rire) En fait, il y en a deux… Ça, on n’a pas trop eu le temps de parler de la diversité des tactiques, mais dans l’optique de démocratiser la militance, ça reste à faire. Dans le sens où les vitrines ont été remplacées depuis, mais Françis Grenier, lui, n’a toujours pas son œil.


* L’institut national de l’image et du son

** Pour signer la pétition réclamant une commission d’enquête publique sur la violence policière de 2012, allez au http://bit.ly/SqXnG7



© Le Couac 2006
Téléphone / Abonnement: (514) 596-1017