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Lettre d’Anarchopanda à Flik

Cher Flik, Je me permets de t’écrire aujourd’hui même si, heureusement ou malheureusement, on ne s’est jamais rencontrés. Tout ce que je connais de toi, incluant le fait que tu existes, provient d’une sorte de carte de baseball qu’un superviseur du SPVM m’a remis lors de ma deuxième manif de nuit. J’y apprends que tu es mon cadet d’une dizaine d’années, que tu es un peu plus grand que moi, que tu aimes les sandwichs aux sardines et à la confiture de bleuets (vraiment ?) et que tu habiterais peut-être encore avec ton père (Polinous), quoique la carte a l’air de dater un peu ou du moins je l’espère - à ton âge, ça serait pas très glorieux. J’y apprends surtout que j’enseigne à ton anc i en col lège, Maisonneuve. T’aurais presque pu être mon étudiant, t’imagines ? Et c’est donc beaucoup plus en tant que presqu’ancien étudiant qu’en tant que simili-flic que je t’envoie cette missive, puisque l’heure est grave.

Commençons donc par le plus urgent : tu n’as plus le droit de manifester, même pacifiquement. Te l’ontils dit ? C’est que je suppose, peut-être à tort, que tu n’es pas, comme moi, un digne représentant de la famille des ursidés mais plutôt un civil hominide planté, undercover, dans un simulacre de flic velu. Je déduis cela du fait que présumément, ton gilet pare-balles et ton arme de service sont tout aussi factices que toi, et je déduis ceci du fait que le contraire est trop terrifiant pour être envisagé sérieusement, bien que l’histoire récente nous enseigne de ne pas trop prendre cet axiome pour acquis. Donc tu n’es pas un flic, et tu es masqué, donc manifester est devenu pour toi illégal. C’est pochej’imagine que dans la hiérarchie économique du SPVM, mascotte se situe quelque part entre l’employé de la cafétéria et le pauvre qui torche les cellules, mais too bad, cousin, t’es screwed.

Moi, tu vois, j’ai le problème inverse. La loi exige que je me déguise en humain pour pouvoir peut-être manifester sous réserve de la décision arbitraire… pardon, du discernement de ceux que tu représentes. Passons outre le fait que je n’entre plus très bien dans mon costume d’humain (maudite bière post-manif), le pire dans tout ça c’est de ne plus pouvoir manifester en tant que ce que je suis réellement, de me nier la possibilité de faire ce que je peux faire en tant que ce que je suis réellement : réconforter les étudiants de cette longue lutte et pour toute cette violence injustifiée dont ils sont victimes, ainsi que tenter, par mes maigres moyens, de favoriser le réveil du côté humain du corps policier aliéné par leur formation, leur solidarité de pacotille avec les gestes inadmissibles de leurs collègues, et sans doute pour certains l’anxiété morale insupportable d’avoir à participer à des interventions qu’ils ou elles jugent en leur for intérieur injustifiées et inutiles.

Et c’est de ça dont je veux te parler pour conclure. Il faut que tu expliques aux policiers et aux policières ce qu’ils savent déjà au fond, les moins imbéciles du moins- que ce que les Libéraux et la CAQ leur demandent de faire est une insulte à leur travail, qu’ils pelletent le problème dans leur cour (comme dans celle des profs et des directeurs de CÉGEPs et d’universités) et leur ordonnent de se démerder avec ça, comme s’ils n’avaient rien de mieux à foutre, sans avoir eux-mêmes le courage de vivre ce que les policiers et policières vivent à tous les soirs, cette folie collective planifiée dont nous sommes tous à la fois victimes et complices. Parle-leur, Flik, expliqueleur qu’au pire ils n’ont pas à appliquer tous les paramètres de loi s’ils ne jugent pas qu’il est praticable de le faire, qu’au mieux ils peuvent cesser de collaborer à cette futile et dégoutante violation commandée des droits des citoyens et des citoyennes du Québec. Et si tu ne peux pas faire ceci, Flik, parce que tu ne parles pas ou parce que tu juges que c’est déjà peine perdue, alors décalisse, cousin, pousse-toi aussi vite que tes jambes d’ours peuvent te porter (et je sais que c’est pas très vite), parce que là où tu es n’est pas bon pour toi, parce que tu n’es pas à ta place, parmi eux. Je t’attendrai avec une pas pire planque et une pinte de stout, et on trouvera le moyen de sortir de ce merdier.

ANARCHOPANDA



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