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Les bonnes questions

J’écris rarement sur les romans et la fiction dans les pages du Couac. Cette fois-ci, pas le choix, une collaboratrice de longue date a publié un roman, qui plus est un roman qui fricote avec les enjeux altermondialistes. Regard sur Maté d’Isabelle Baez comme s’il s’agissait d’un essai.

De quoi parle Maté ? De militantisme, bien sûr, d’Argentine et d’Afghanistan, mais surtout, au final, des questions qu’on se pose inlassablement quand on essaie de transformer la société : comment peut-on transmettre le sentiment d’injustice ou même simplement le constat de cette injustice ? Comment agir efficacement pour changer les choses ? Qu’est-ce qui marche ? Il faut mentionner, d’emblée, un point tout à l’honneur de l’auteure. Le livre en question n’est pas l’histoire d’une conversion au militantisme. La grande majorité des narrateurs ne sont pas et ne deviennent pas des activistes convaincus. Malgré quelques passages un peu lassants qui tiennent du petit-cours-de-géopolitique-militante, pas de chemin de Damas de l’implication. Non seulement cette absence de révélation donne (malheureusement) plus de vraisemblance à l’histoire, mais en plus elle permet de discuter plus en profondeur la question de l’éducation.

Éducation militante

Comment transmettre à d’autre la conscience des injustices sociales ? Comment les convaincre qu’elles sont des constructions sociales et non obligations naturelles ? Cette question qui parcoure le roman d’Isabelle Baez est à peu près inévitable. Que fait-on d’autre, en fait, que de la sensibilisation ou de la conscientisation quand on est à gauche ? Même les actions sont souvent une tentative de faire prendre conscience aux autres de la validité des nos points de vue.

Sans nécessairement se rendre à attacher des bourgeois pour les forcer à écouter des conférences de Chomsky, on peut malgré tout en arriver à se demander comment faire passer le message. L’impression qui se dégage du roman de Baez est que malgré des efforts parfois surhumain on convainc très peu et très mal. Le roman nous laisse songeur sur la capacité de mener au militantisme grâce à des arguments raisonnés. Souvent, même quand les arguments les plus sensés sont évoqués, notre façon de les présenter ou le simple contexte peuvent bloquer la capacité des autres à les entendre.

À l’inverse, le militantisme peut venir par des voies plus obscures. Rencontrer un dirigeant minier vraiment dégoutant et vouloir lui faire la peau, voilà qui peut mener à des actions bien radicales, mais à partir de quelles réflexions sous-jacentes ? Quand viendra le temps de poser des gestes plus importants et porteurs, sur quels fondements seront-ils assis ? Maté montre bien à la fois la force et la faiblesse des pulsions qui nous poussent vers l’action politique.

Quelles actions ?

Les pages de Maté dégagent aussi une odeur de bilan. Après l’action au niveau local, après les anti-sommets altermondialistes, après l’aide humanitaire, on fait quoi ? Qu’est-ce qui marche ? Qu’est-ce qui permet vraiment de changer nos sociétés ?

Les protagonistes de Maté fréquenteront de près ou de loin différents types d’action politique. À chaque fois on en verra très rapidement les limites. Voilà qui est assez représentatif de la valse hésitation dans laquelle on peut se trouver en ce moment. Tout semble avoir été essayé pourtant rien, du plus soft au plus radical ne semble avoir réellement fonctionné. Que faire ? comme disait l’autre.

Maté ne résout pas l’éternelle question, mais rend bien l’étrange flottement dans lequel nous somme en le posant face à une action militante décisive et musclée. Le revers de ce volontarisme étant vite présenté, on se retrouve au final au beau milieu de ce sentiment un peu aigre qui caractérise notre époque.

Évidemment, on ne peut demander à un roman de pointer vers des solutions. Le tableau de ce moment tristounet est peint avec une certaine grâce, mais la sortie du cadre n’est pas indiquée. Les très bonnes questions soulevées par Isabelle Baez reste entières, et c’est peut-être mieux ainsi.

SIMON TREMBLAY-PEPIN


Isabelle Baez, Maté, Le Quartanier, 2011, 366 pages.



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