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Dépendance au pétrole
De Kadhafi à mon voisin : briser le cercle vicieux

La grosse Presse à Desmarais roulée avec un élastique sur le perron de mon voisin laisse entrevoir son grand titre annonçant que les forces de la coalition gagnent du terrain en Libye. « Y vont l’avoir le dictateur sanguinaire » laisse tomber mon voisin, petit sourire en coin, en pétant l’élastique.

Mon voisin a probablement raison, Kadhafi n’est pas un ange, et l’OTAN vient d’annoncer le prolongement des bombardements. Ils ont déjà eu son fils et plusieurs de ses petits-fils… Ce n’est sans doute qu’une question de temps avant qu’ils ne l’assassinent. Je n’irai certes pas pleurer sur sa tombe, mais je verserai probablement quelques larmes de plus pour la justice, la démocratie et l’autodétermination des peuples.

Car il est fort probable1 que le crime de Kadhafi « qui a fait déborder le vase » fut ses déclarations des dernières années sur la probable nationalisation des ressources pétrolières de la Libye. C’est en tout cas ce que laissent entendre certains câbles diplomatiques du département d’État américain dévoilés par Wikileaks, dont un de novembre 2007 qui sonne l’alarme « d’indices de plus en plus convaincants de nationalisation des ressources » par le gouvernement libyen.

Un langage qui n’est pas sans rappeler celui des gouvernements britanniques et américains contre le premier ministre iranien Mossadegh quand il nationalisa le pétrole de son pays en 1951. On connaît la suite : il fut renversé par un coup d’État orchestré par la CIA qui remit le Shah au pouvoir et permit aux compagnies pétrolières britanniques et américaines de reprendre le contrôle des champs pétrolifères iraniens jusqu’à la révolution de 1979.

Mais pourquoi alourdir mon texte en distinguant les déclarations gouvernementales des grandes corporations pétrolières puisque les premiers ne sont que les marionnettes des seconds. Car après tout, dans les faits, nous vivons bien en corpocratie2 et non en démocratie. C’est le genre de chose que je n’ose pas commencer à expliquer à mon voisin, mais vous, lecteurs et lectrices averti(e)s du Couac, ai-je vraiment besoin de vous faire un dessin ?

Juste pour être sûr, quelques associations qui parlent d’elles-mêmes : Stephen Harper / sables bitumineux, Jean Charest / industrie de la construction et du béton, Gérald Tremblay / statu quo échangeur Turcot. Des exemples de plus en plus locaux, mais qui sont tous liés à l’auto. Ce qui m’amène à parler de Projet Montréal Plateau, question de finir comme il faut ce paragraphe qui rime en o…

Ma voisine, celle d’en arrière maintenant, est venue dire au micro du dernier conseil d’arrondissement que Ferrandez et sa gang provoquaient des rages au volant, des embouteillages monstres, bref une hécatombe sur sa rue Chambord parce qu’ils ont viré le sens d’un petit bout de Christophe-Colomb. Avant, bien entendu, c’était le paradis. En tout cas pour elle. Dans sa bulle. Dans sa tête. Pour le moment…

Car ce que ma voisine ne voit pas dans son angle mort, et que rappelle Ottavio Galella de la firme Trafix qui analyse la circulation automobile au Québec, c’est que chaque année, entre 30 000 et 40 000 véhicules supplémentaires viennent encombrer les rues de la ville. Le corollaire de ça, c’est que la vitesse moyenne des déplacements diminue de 7% par année à Montréal.

Alors on peut faire l’autruche et se contenter du réflexe primaire du « pas dans ma cour » (ou dans ma rue). Mais la réalité va nous rattraper de toute façon. Et c’est pas seulement sur Chambord que ça va bloquer, mais partout. Là-dessus, les spécialistes sont unanimes.

Comme c’est un phénomène qu’on a pu observer maintes fois dans d’autres grandes villes du monde, on connaît la seule solution pour éviter la catastrophe : diminuer le nombre de chars en ville. Comment y parvenir ? Encore là, on ne réinvente pas la roue, et les solutions efficaces sont connues : instaurer des péages sur tous les ponts de l’île avec tarif plus élevé aux heures de pointe pour encourager les gens à faire du covoiturage ou à prendre le métro, l’autobus ou le train de banlieue ; investir massivement dans les transports en commun ; ajouter des centaines de kilomètres de voies réservées aux autobus, aux taxis et aux vélos.

Et, pourrait-on ajouter, faire au niveau local les changements nécessaires entrepris par l’équipe de Projet Montréal sur le Plateau Mont-Royal. Alors oui, ça prend un certain culot et une bonne dose de courage politique pour commencer la job. Parce que s’il faut attendre un appui en plus haute instance politique, on risque d’attendre longtemps. De qui, en effet, pourrait venir cet appui ?

De Gérald-je-n’étais-pas-au-courant-Tremblay ? De Jean-plan-nord-tiersmondiste-Charest ?? De Stephen-Big-Brother-je-vous-encule-je-suis-majoritaire-Harper ??? De l’OTAN au service de la corpocratie qui bombarde la Libye pour que l’argent du pétrole et les chars qui le boivent continuent à couler à flot ????

Je regarde mon voisin planter des fleurs pour embellir son carré d’arbre devant son appartement. Un beau geste, gratuit, qui bénéficie à toute la communauté. Il sacre un peu contre un gros 4x4 stationné trop proche et qui l’empêche de travailler comme il faut. Mais il se calme assez vite en pensant à Kadhafi qui n’en a plus pour longtemps et aux jours meilleurs qui s’en viennent…

YVON D. RANGER

 

1- Brian Becker, http://www.answercoalition.org/national/news/why-the-nato-powers-are-trying-to-kill-gaddafi.html, 13-06-11 2- Claude Vaillancourt, Vivre en corpocratie, À Bâbord, avril-mai 2011, p.10



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