|
Du Tea Party au Réseau Liberté Québec Une droite organisée... mais par qui ?
Joanne Marcotte, la fondatrice du Réseau Liberté
Québec (RLQ), l’affirme à qui veut l’entendre, le
« Réseau Liberté Québec » est un « mouvement
populaire », « grassroots » composé de citoyens
préoccupés par les idéaux de « liberté et de responsabilités
individuelles ». Éric Duhaime, un autre
fondateur du RLQ, ne se cache pas de vouloir implanter
un Tea Party québécois1. Comme nous le verrons,
la comparaison est juste à plus d’un titre puisque le
RLQ, tout comme le Tea Party, est largement appuyé
par les mêmes think tanks et les mêmes bailleurs de
fonds issus de grands lobbys privés. Tea party, think tanks et Koch Industries Le Tea Party, cet autre « mouvement grassroots », est
notamment commandité par le think tank Freedom
Works2. Ce groupe de pression est très actif, il assure
avoir « formé » plus de 150 000 personnes à sa doctrine
ultralibérale, une copie conforme du discours
officiel du RLQ : « Moins d’impôts, moins de gouvernement,
plus de liberté ». Freedom Works dispose
d’un budget annuel de « 10 millions de dollars »,
auquel contribuent largement les frères Koch3.
Charles et David Koch ont en effet donné, via leurs
fondations ou des dons privés, environ 8 millions de
dollars au groupe Citizens for a Sound Economy, lequel
deviendra Freedom Works. Il faut dire que le groupe
Koch Indutries, un puissant groupe pétrolier du
Kansas, a largement les moyens d’investir dans ces
mouvements avec 98 milliards de dollars de revenus
en 2009, dont 40 milliards pour les seuls frères Koch
(180 000 $ par minute)4, on est loin des classes populaires... Les mêmes frères Koch financent plus d’une trentaine
de groupes de pression qui démentent tous en
bloc le réchauffement climatique. De 1997 à 2008,
leurs généreuses contributions à ces groupes se sont
élevées à plus de 48,5 millions de dollars5. Le but de
l’opération est simple : utiliser les influences intellectuelle
et médiatique de ces think tanks afin de
mettre en scène une “expertise” et convaincre l’opinion
publique que le réchauffement climatique
n’existe pas, ou que l’Homme n’en est pas responsable
ou encore qu’il ne sert à rien d’agir… et surtout
éviter d’inclure les coûts environnementaux dans la
production du pétrole, ou d’en demander un contrôle
démocratique. Koch au Canada : RLQ, l’Institut Fraser et l’Institut économique de Montréal Au Canada, l’Institut Fraser a reçu plus de 175 000$
de la famille Koch de 2005 à 20086. Et l’investissement
est rentable puisque le think tank assure une
bonne diffusion des idées « climato-sceptiques » par
la publication d’articles, d’entrevue, de films qui
dénoncent « l’alarmisme des environnementalistes
»7,et sa participation au « climate-gate ». C’est ce
même Institut Fraser qui appuie le RLQ. Présent par
un kiosque à l’entrée de sa conférence publique du 23
octobre dernier. C’est aussi l’Institut Fraser qui
jalonne la carrière de Éric Duhaime, co-fondateur du
RLQ, depuis son stage de maîtrise à l’Institut jusqu’à
ses plus récents écrits8. Éric Duhaime travaille également pour l’Institut
Economique de Montréal (IEDM) fondé par la même
personne que l’Institut Fraser : Michaël Walker. Sa
directrice, Michelle Kelly-Gagnon était présente le 23
octobre dernier, tout comme celle de l’institut Fraser
(et ex-directrice de l’IEDM), Tasha Keiriddine, une
conférencière du RLQ, comme Maxime Bernier, le
vice-président de l’IEDM, conférencier du RLQ également,
tout comme Adam Daifallah, un autre étudiant
boursier de l’Institut fraser 9 et fellow de l’IEDM. Ezra Levant, un autre invité du RLQ, vient de
publier un livre sur les vertus morales des sables
bitumineux albertains : « Ethical oil ». Et précisément,
Koch Industries est l’une des compagnies
pétrolières qui dominent l’exploitation polluante du
pétrole albertain. Ezra Levant a d’ailleurs brillamment
débuté sa carrière conservatrice en étant
Summer Fellow à la Koch Foundation, puis en travaillant
pour l’Institut Fraser10. Si l’argent du groupe Koch, via AmÉricans for
Prosperity a contribué à organiser plus de 1 000 Tea
party aux USA11,12… il en a aussi organisé un, le 23
octobre dernier, au Québec, via l’Institut Fraser.
Lorsque le « mouvement populaire » du RLQ assure la
promotion du « climato-scepticisme », ce n’est que le
discours de ces 2 des think tanks ultra-libéraux et
conservateurs13 qu’il reprend, et ce sont bien les intérêts
de la famille Koch qui s’expriment à travers eux.
Moins d’État pour des sociétés pétrolières comme
Koch c’est moins d’impôts, c’est avant tout plus de
bénéfices, et un droit de polluer jamais remis en
question. Défier l’establisment médiatique Le Tea Party a également reçu l’appui du magnat de
la presse, Rupert Murdoch, directeur de Fox News14.
Glenn Beck, un de ses « journalistes », mormon bornagain,
conservateur, sioniste radical assumé, y joue
un rôle important. Au Québec, le RLQ entend, lui
aussi, tout comme le Tea Party « Défier l’establishment
médiatique », et son Rupert Murdoch québécois
s’appelle Pierre Karl Péladeau, à la tête de son empire
médiatique. Québécor était présent par un stand lors de la
conférence du RLQ, distribuant gratuitement le
journal de Québec. Quant à savoir qui jouera le rôle
de Glenn Beck, le choix est large entre ses chroniqueurs
et journalistes : Richard Martineau, Joseph
Facal, Nathalie Elgaraby (de l’IEDM, ex directrice de
l’Institut Fraser), Éric Duhaime, etc. Notons également
que Québécor imprime la revue « Perspectives »
de l’institut Fraser. C’est également l’ex-employeur
de Tony Teneycke, le premier invité d’honneur du
RLQ, remplacé finalement par Ezra Levant, lui aussi
employé du groupe par le biais de SUN TV. Lorsque le
RLQ parle de « Défier l’establishment », il faut donc
entendre la défense des intérêts de Québécor et sa
volonté de prendre un virage ultra-conservateur.
Moins d’État ici, signifie surtout moins de réglementations,
plus de revenus, moins de syndicats, moins
de CRTC. Si le RLQ se décrit comme un mouvement populaire
de droite, ce n’est pourtant encore vrai que de
façon très embryonnaire. En revanche, son ascension
correspond exactement à la convergence de
groupes puissants qui font valoir leurs intérêts aussi
fort que leurs journaux, leurs think tanks et leur
argent le leur permettent. Les différents thèmes
politiques abordés par le RLQ ne sont que la juxtaposition
de ces intérêts. Si la droite libérale est maintenant
connue pour ses relations affairistes avec la
construction, les garderies, la mafia, etc. la droite
ultra-libérale et la droite conservatrice portent aux
affaires des grands lobbys du pétrole, du gaz, de la
presse et des assurances. STÉPHANE NICOLAS — 1 Quebec’s’Tea Party’ is born, Andrew Chung, Toronto Sun, 5
septembre 2010. Disponible sur http://www.thestar.com/
news/canada/article/856919—quebec-s-tea-party-is-born 2 http://blog.lefigaro.fr/transamÉrica/2010/10/la-facecachee-
des-tea-party.html 3 Le Freedom Works compte 34 collaborateurs et revendique
800 000 membres aux USA. http://crooksandliars.com/taxonomy/
term/7833,7762,5883 4 http://network.nationalpost.com/NP/blogs/fullcomment/
archive/2010/05/11/tim-mak-the-men-behind-the-moneybehind-
u-s-conservatism.aspx 5 Selon un rapport public de Greenpeace, la prodigue famille
pétrolière finance notamment les groupes conservateurs
Americans for Prosperity, le Heritage Foundation, le Mercatus
Center et le Cato Institute. : http://www.greenpeace.org/international/
en/news/features/dirty-money-climate-30032010/
voir le dossier complet sur http://www.greenpeace.org/usa/en/
media-center/reports/koch-industries-secretly-fund/ 6 http://www.straight.com/article-300619/vancouver/fraser-
institute-among-dozens-climate-denial-groups-fundedoil-
company-report-says 7 http://www.fraserinstitute.org/fr/research-news/news/
display.a spx ? id=1 2085 ou encore Fraser Inst itut e,
“Understanding Climate Change : Lesson Plans for the
Classroom,” Holly Lippke Fretwell and Brandon Scarborough,
30 June 2009 http://www.fraserinstitute.org/researchandpublications/
publications/6819.aspx 8 « Liberté de choix et transparence s’imposent », Éric Duhaime
Le Devoir 14-15 mars 2009. 9 Il a reçu en novembre 2001 une bourse de 10 000$ de la part
de l’institut et a codirigé sa revue étudiante : Canadian Student
Review, Octobre/Novembre 2001, p 2. 10 http://en.wikipedia.org/wiki/Ezra_Levant 11 http://thetyee.ca/News/2010/11/01/TeaPartyTies/ 12 http://pourquedemainsoit.wordpress.com/2010/09/18/teaparty-
un-masochisme-a-l%E2%80%99amÉricaine/ 13 Dans la rubrique « l’iedm dans les médias » de son site web,
l’institut fait une revue de presse des articles portant sur le
RLQ… http://www.iedm.org/main/media_fr.php 14 http://blogues.cyberpresse.ca/hetu/2010/09/03/les-milliardaires-
du-tea-party/ |
| ©
Le Couac
2006 |