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Commission Bastarache
L’analyse-hockey

La commission Bastarache nous fait comprendre plus de choses sur le monde médiatique que sur le monde politique. C’est l’occasion rêvée qu’il manquait depuis des années pour confronter et, peut-être – qui sait ? – dépasser ce que j’appelle l’analyse-hockey du monde politique à laquelle se livrent constamment la plupart des « analystes politiques » des médias québécois.

Qu’est-ce donc que cette analyse ? Comment la reconnaît-on ? On se trouve face à une analyse-hockey quand un-e journaliste (baptisé-e analyste pour l’occasion) vous offre une réflexion stratégico-organisationnelle en lieu et place de ce qui devrait être une analyse politique. L’exemple typique de l’analyse-hockey est de réduire une mesure politique à un calcul électoral : « Mme Marois appuie cette position pour obtenir les appui de tel secteur de la population ». Cette position est-elle valable ? Respecte-t-elle le programme de son parti ? Est-elle cohérente avec le projet de société défendu par ce parti ? Quels seront les impacts de cette position politique dans 5, 10, 15 ou 20 ans ? L’analyse-hockey s’en balance.

Pour elle, la politique, voyez-vous, est un jeu. Un jeu de chiffres. Chaque personnage politique a ses statistiques : sondages sur sa popularité, nombre d’interventions en chambre, nombre de vote obtenus dans son comté, nombre de réussites et d’échecs, etc. Un-e chef-fe de parti bâti son équipe dans l’objectif d’atteindre le pouvoir. Pour se faire il ou elle met en place des stratégies, des plans de match et des alignements de joueurs qui lui permettent de contrecarrer les desseins de son adversaire. Un parti est une organisation qui, comme on échange des joueurs, peut attirer ou non des gros noms et des gros sous. L’analyse-hockey est particulièrement présente en période de campagne électorale.

Cette analyse n’est probablement pas fausse. Toutefois, elle est extrêmement limitée. Le lieu politique y est compris d’abord et avant tout en terme stratégique. On y agit en premier lieu par calcul et par tactique, qu’importe le sens de ce qu’on fait. Voyons ce que donne ce type d’analyse face à la commission Bastarache.

La commission

La façon dont on nous décrit la raison d’être de la commission Bastarache est systématiquement la même : Jean Charest, en mauvaise posture dans les sondages, essaie de sauver la face tout en évitant une enquête publique. Le critère de jugement sur la validité de la commission devient alors : le premier ministre gagnera-t-il son pari ? S’ensuivent des questions corollaires : Bastarache est-il ou non le bon commissaire pour atteindre les objectifs présumés de Charest ? Bellemare est-il un témoin crédible ? Les avocats sont-ils en train de déstabiliser sa solidité ? Une crise politique est-elle en train d’arriver malgré cette commission ? Les gens deviennent-ils plus cyniques devant cette commission ? Et, finalement : comment vont les intentions de vote ?

Pourtant, nous sentons tous et toutes qu’il se passe quelque chose au Québec depuis quelques mois. Pièce par pièce, révélation par révélation, nous sommes en train de comprendre un peu les rouages de l’assemblage politico-financier qui permet de diriger ce presque-pays. La conséquence de la commission Bastarache n’est pas une défaite électorale à venir ou non de Jean Charest. La conséquence de la commission Bastarache est que nous comprenons un peu mieux les mécanismes de ce système qui concernent l’administration de la justice.

Des analystes politiques digne de ce nom devraient en profiter (et le font parfois) pour avancer des questions qui sont bien loin de la stratégie partisane sur laquelle l’analyse-hockey a immanquablement le nez collé. Quels sont les intérêts qui financent le parti libéral ? Quelles sont les conséquences de ce financement sur les politiques adoptées par le parti libéral ? Qu’est-ce qui pousse Marc Bellemare à faire ce type de déclaration aujourd’hui ? À quel intérêt répond-t-il personnellement ? Pourquoi le commissaire Bastarache limite-t-il volontairement son mandat et refuse de toucher au financement des partis politiques, pourtant directement liés, aux dires de Bellemare, à la nomination des juges ? Qu’est-ce que ça veut dire, pour un parti politique, de nommer des juges « de notre bord » à la magistrature ? Quels sont les jugements qui ont été rendus par ces juges ?

Toutes ces questions, l’analyse-hockey les ignore et préfère rester sur l’analyse détaillée des sondage ou de l’écriture d’un ancien ministre de la justice. On nous montre l’orgie d’avocats qui s’en donnent à cœur joie, plutôt que d’attaquer le fond de la question.

Le cynisme largement répandu que les journalistes constatent toujours avec une certaine affliction n’est pourtant pas sans lien avec leur abus de ce type d’analyse. Si la politique n’est que l’art de gagner le pouvoir sans autre raison que de le gagner et si le journalisme n’est plus que le commentateur qui nous décrit une partie à laquelle nous ne prenons jamais part ; on ne se surprend pas que personne ne s’enthousiasme. La politique est un sport de salon très ennuyeux. En l’y réduisant, les partis politiques et les médias détruisent ce qu’il reste de sens dans l’idée de décider en commun ce que nous sommes et voulons être.

SIMON TREMBLAY-PEPIN



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