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Mur à mur

En novembre dernier, le monde, attendri, a fêté les 20 ans de la chute du mur de Berlin. Et chacun de se souvenir de ce qu’il faisait ce jour-là. À présent que le reste de la poussière entourant les célébrations de la chute du mur est bel et bien retombé, pourrait-on ouvrir les yeux sur les autres murs encore présents et sur ceux récemment érigés ?

Le film Face au mur d’Eileen Thalenberg (1) que j’ai eu l’occasion de voir cet automne dans le cadre des Cœurs des sciences de l’UQAM, peut être une bonne aide en la matière. Ce documentaire nous rappelle l’édification du mur à la frontière États-Unis/Mexique. Une frontière s’étendant de l’Océan Atlantique à l’Océan Pacifique sur près de 3200 km. En 2006, Bush obtient du Congrès l’autorisation de construire un mur de près de 1200 km de long et d’une dizaine de mètres de hauteur. Cette forteresse, censée contrer l’immigration clandestine en provenance du Mexique, a surtout eu pour effet de pousser toujours plus loin les risques que les candidats à l’immigration sont prêts à courir pour aller travailler aux États-Unis. Aujourd’hui, les passeurs amènent les migrants dans des zones où le mur ne s’est pas rendu. Une zone à haut risque puisque désertique. Chaque année, des centaines de Mexicains y trouvent la mort, les passeurs oubliant souvent leurs « clients » en plein désert. Certains seront sauvés par « Les anges du désert », des volontaires qui leur viennent en aide en disséminant ici et là de l’eau et des vivres.

Autre mur abordé dans le documentaire : celui dont Israël a entamé la construction en Cisjordanie en 2005. Le but proclamé est de défendre Israël contre les attentats, en empêchant toute incursion de Palestiniens en territoire israélien. Ce mur amène son lot de situations absurdes. On voit entre autres dans le film une famille divisée, le père travaillant d’un côté du mur, à Bethléem, alors que la mère et les enfants vivent de l’autre, à Jérusalem. À terme, cette barrière qui prend la forme d’enceintes de béton ou de barrières électroniques surveillées par des écrans devrait courir sur pas moins de 7 000 km. Les conséquences sociales, économiques et sanitaires de ce mur sont multiples. On parle par exemple de 78 femmes qui ont dû accoucher à des postes de contrôle, faute de pouvoir passer le mur. 1/3 des enfants issus de ces accouchements sont morts.

L’Europe n’est pas en reste, avec les doubles murs de grillage et de barbelés érigés au Maroc, dans les enclaves de Ceuta et Melilla. Des murs dont on a peu entendu parler avant que des policiers marocains et espagnols n’ouvrent le feu en septembre et en octobre 2005 sur plusieurs centaines de migrants qui essayaient de les gravir. Bilan : 12 morts et une centaine de blessés. L’Europe, la propre, la démocratique s’est réveillée avec un goût amer dans la bouche : en procédant à l’externalisation de sa lutte contre l’immigration clandestine, elle n’a pas les mains propres pour autant. Depuis, le mur a encore été renforcé et sa surveillance considérablement augmentée. Devenu forteresse, il est à présent évité par les sans papiers qui le contournent et tentent de gagner la péninsule ibérique par d’autres voies. Certains se retrouvent ainsi sur de frêles embarcations, d’autres tentent même leur chance à la nage.

Si le film Face au mur ne montre, dans les limites de ses 52 minutes, qu’un faible aperçu des forteresses, barrières de sécurité ou autres constructions qui se multiplient dans le monde ni ne pousse très loin les réflexions autour des clivages nés des forteresses, il constitue, sans mauvais jeu de mots, une porte d’entrée vers la problématique des murs. Des murs qui, derrière les buts officiels à la base de leur édification (lutte contre l’immigration clandestine, contre le terrorisme, etc.) sont avant tout des murs idéologiques. Ils servent de paravents pour ne plus voir des problèmes criants et proches, mais qu’on refuse de prendre en compte. À l’heure où Internet nous permet d’assister à toute catastrophe humanitaire en quelques heures, des murs se dressent pour oublier que des êtres humains sont en train de croupir de l’autre côté. Et ce qu’on ne voit plus n’existe plus.

Il faudrait votre canard préféré au complet pour couvrir l’ensemble des divisions, anciennes ou nouvelles qui séparent les êtres humains dans le monde (2). Je vous invite à consulter les liens ci-dessous pour avoir une idée de l’étendue des ségrégations. Je ne citerai pour terminer que le cas de l’Égypte qui inaugure un nouveau genre de séparation : le mur souterrain ! Enfoncée à près de 20 mètres sous la terre et constituée de plaques de 50 cm d’épaisseur, une muraille d’acier est en construction depuis décembre dernier le long de la frontière avec la bande de Gaza. Les tunnels vers l’Égypte, une des rares issues qui permettait à la population de Gaza de contourner le blocus israélien, s’effondrent les uns après les autres. Et quitte à innover, l’Égypte en rajoute en joignant aux plaques métalliques des tuyaux transportant des eaux usées. Histoire de décourager complètement les gazaouis qui resteraient motivés par la construction de nouveaux tunnels.

ISABELLE BAEZ

(1) Up Against the Wall, produit par Stormy Nights Production, maison de production indépendante codirigée par Eileen Thalenberg. Vous pouvez la rejoindre en écrivant à stormynights@bellnet.ca

(2) D’après Élisabeth Vallet, de la Chaire Raoul-Dandurand, ce sont plus de 40 murs qui bordent aujourd’hui le monde, dont une vingtaine de nouveaux : http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/273594/toujours-plus-de-murs-dans-un-monde-sans-frontieres

Un petit tour d’horizon mondial : http://inventerre.canalblog.com/archives/2009/11/11/15754031.html



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