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Plaines d’Abraham, l’histoire sans fin

Ce qu’on peut désormais appeler « l’affaire des plaines d’Abraham » a fait couler beaucoup d’encre et soulève encore les passions. Peut-être le débat arrive-t-il enfin à des questions plus fondamentales sur la nature et les enjeux du discours historique, ainsi que sur la représentation publique de l’histoire.

Parmi les critiques et les interrogations les plus intéressantes sont au sujet de la pertinence des reconstitutions en général. Est-ce de bon goût ? Est-ce une représentation valable ? Quelle peut être la teneur éducative ? À quelles conditions cela peut-il être pertinent ? Laissons ces questions ouvertes, en rappelant qu’il existe des reconstitutions d’événements non militaires. Et aussi, que l’intérêt pour l’histoire militaire ne fait pas le militariste… Sinon, tous les historiens qui ont écrit sur l’histoire de l’esclavage seraient aussi des esclavagistes ! Mais l’actualité n’en est pas à un amalgame près.

Il reste aussi cette question : est-ce que représenter une chose signifie qu’on l’approuve ? Cette question est très ancienne et peut nous rappeler les questionnements d’Aristote sur la tragédie (où l’on prend plaisir à voir jouer des choses que nous ne saurions souffrir dans la vraie vie). Quand Shakespeare a écrit et monté Le roi Lear, était-il en faveur de l’ingratitude, de la trahison et de l’arrachage des yeux ? Flaubert faisait-il la promotion de l’adultère en écrivant Madame Bovary ? Une reconstitution de la bataille des plaines d’Abraham est-elle par nature une célébration du vainqueur ou de la guerre ? Si oui, en quoi ? A-t-on le droit de faire un film sur Polytechnique ?

Plus grand chose n’étonnera dans cette histoire, mais il serait curieux d’entendre les critiques et les gens de théâtre au sujet du traitement médiatique de l’affaire de la reconstitution. Surtout si on change le mot « reconstitution » par « pièce », pour les besoins de la discussion même si la reconstitution historique et le théâtre sont deux manifestations culturelles distinctes. Parions que personne de ce milieu ne va se mouiller autrement que pour dénoncer le projet, notamment à cause du tabou culturel sur la Conquête. Tiens, on pourrait poser ces questions au fils de Jean Duceppe ou à l’ancien président de l’Union des artistes.

Dans l’affaire des Plaines, il semble y avoir une confusion, volontaire ou pas, entre d’une part une intention malveillante attendue mais non démontrée (de la CCBN ou de tout autre instance) et d’autre part de l’incompétence. Par ailleurs, cette incompétence peut sans doute s’expliquer par un historique politique relativement récent. Le point est qu’on ne voit pas quel intérêt il y aurait pour qui que ce soit d’élaborer sciemment une « provocation » (sauf l’intérêt qu’y trouvent, par exemple, le Bloc et le PQ) et on peut aussi bien se demander quelle visibilité positive le fédéral aurait tiré d’une « provocation volontaire ». S’il faut chercher « à qui profite le crime », la réponse n’est pas évidente !

L’ineptie est sans doute bien plus à chercher dans le packaging touristique de l’activité qui lui donnait l’air d’une célébration et donnait préséance aux considérations du type « chambre de commerce » sur les questions de commémoration. Cela participe de la marchandisation de toutes choses, lot de notre temps. Cette marchandisation qui est aussi présente dans les t-shirts à l’effigie de Che Guevara et dans les mascottes commanditées qu’on nous annonce pour la Saint-Jean à Montréal (notamment une grosse commandite par une compagnie d’eau en bouteille !), etc.

D’autre part, il semble assez clair que si le même événement avait été promu autrement, ou organisé sous les auspices d’organisations nationalistes (cela ayant été discuté par certains membres du PQ au dernier caucus, mais sans démarche officielle), il n’aurait pas été critiqué de la même manière. Ce qui n’aurait fait que politiser la chose dans un autre sens. On se rappellera le porte-parole d’Impératif français qui a esquivé maladroitement la question quand on lui a demandé si le même événement organisé par le Québec serait recevable. Il faudrait savoir : est-ce l’événement en lui-même qui fait problème ou le promoteur ? Peu de gens on signalé le glissement dans l’argumentaire des opposants, qui a connu au moins trois grandes phases, avec des points de vues souvent mutuellement exclusifs.

Cela étant, on peut très bien être contre la reconstitution de la bataille de 1759 (pour une foule de raisons dont on peut discuter de manière civilisée), mais il faut aussi pouvoir fournir d’autres « arguments » que des procès d’intentions. Ce qui ne semble pas à la portée de tout le monde.

Ensuite, il y a la signification et l’importance de l’événement historique en question, soit la bataille du 13 septembre 1759. Sans sce lancer dans un cours d’histoire, on peut démontrer que l’on accorde une importance démesurée à cet affrontement, qui n’a pas scellé le sort de la Nouvelle-France quoi qu’on en dise chez les moins honnêtes et les plus ignorants des chroniqueurs (même si la guerre n’était pas une partie de plaisir pour la population). La colonie n’est pas tombée à Québec, point. C’est la diplomatie française qui accepte sa cession à l’Angleterre par le traité de Paris de 1763. Paradoxalement, l’importance accordée à cette bataille dans un certain nationalisme québécois trouve son origine dans l’intégration du mythe du conquérant qui avait intérêt à en faire une grande bataille gagnée en un tour de main, ce qu’elle n’est pas. En d’autres termes, la « pensée de colonisé » peut être aussi là où on ne l’attend pas !

Attention, cela ne revient pas à minimiser l’importance de la nouvelle donne coloniale qui suit la cession, ni les luttes que les Canadiens français et les Acadiens ont menées contre leur minorisation dans de nombreux domaines.

Mais ramener la cession du Canada non pas à la bataille de Québec, mais au traité de Paris, c’est aller tirer sur une autre corde douloureuse dans la conscience collective québécoise (ou plutôt canadienne-française et acadienne), celle de « l’abandon par la France ». L’idée en effet n’est pas joyeuse, même si historiquement les motivations de la France peuvent assez bien se comprendre. Se dire « Mais si les Français avaient gagné à Québec ? » c’est plus intéressant pour certains que de se demander « Quels étaient les intérêts de la France ? » parce qu’une des ces questions peut faire rêver (mais de quoi au juste ?) et l’autre pas vraiment. C’est que la première question relève du fantasme (histoire-fiction) et l’autre de l’analyse.

On cherche alors la consolation dans l’idée que les Canadiens formaient déjà une nation avant la Conquête (par rapport aux Français métropolitains). Cette idée semble aussi bien grossie. Premièrement, il y a fréquemment une transposition sur des acteurs passés d’idées qui leurs sont postérieures, dans ce cas ci le concept moderne de nationalité. Expliquons, mais d’abord pas un exemple a contrario. Simplification : quand Karl Marx revisite l’histoire du monde avec pour grille d’analyse le contrôle des moyens de production, il cherche à montrer comment cela s’exprime à différentes époques. Par contre, il ne va pas prêter aux générations qui le précédent l’usage d’un concept tel que « contrôle des moyens de production ». Il a sa grille, mais il n’est pas niais, Marx. Le danger en histoire est de faire porter à nos prédécesseurs des idées et des identités qui sont les nôtres et non pas encore les leurs. 1

Le concept de nationalité, bien qu’il ait des racines assez anciennes, va prendre son envol dans la foulée de la Révolution française et va continuer à se définir dans le 19e siècle (en fait il est toujours en cours de rédéfinition). La question des « nationalités » et du « droit à l’auto-détermination des peuples » elle se pose vraiment autour de 1848, année pas mal plus intéressante que 1759 dans l’histoire de l’Occident et du Québec. Le concept d’État-nation au sens où nous l’entendons n’a pas cours sous l’Ancien Régime, où les « nations » trans-étatiques sont nombreuses et les royaumes « pluri-nationaux » ne le sont pas moins. Combien de langues parlées en France à l’époque ? Le Breton n’est pas alors vraiment Français, le sera-t-il vraiment un jour ? Le Gallois est-il soluble dans la soupe de poireaux ?

Ensuite, il y a que les Canadiens d’avant la Conquête n’ont jamais explicitement revendiqué cette identité Canadienne, en tout cas certainement pas sur le plan politique. Dans ce domaine (politique), elle leur a toujours été accolée par des métropolitains !

Cela nous mène enfin aux notions de « nations » telles qu’elles sont maniées dans les discours actuels. Quitte à remâcher du connu, il faut rappeler la polysémie du terme. « Nation » sous la plume de Bismarck, Marx, J.-J. Rousseau, Pierre Trudeau, René Lévesque, Lionel Groulx, Charles de Gaulle, etc., cela n’a sans doute pas toujours la même signification. Il est essentiel de se demander quelle est la notion de nation qui est véhiculée par les opposants les plus médiatisés à la commémoration de 1759. Qui peut à juste titre s’identifier aux Canadiens de 1759 ? Ce n’est pas si simple. Si on répond les « Québécois » plutôt que les « Canadiens français » cela a des implications importantes. Dans une bonne part des Québécois descendent des conquérants, ou de tous les autres immigrants arrivés après la cession du Canada à la Grande-Bretagne (tout en ayant souvent aussi des ancêtres chez les anciens Canadiens). Ces gens peuvent-ils s’identifier de façon simple aux Canadiens du Régime français ? Est-il besoin d’expliquer que les Québécois n’existaient pas encore comme tels en 1759 ? Que cela plaise ou non, l’identité québécoise s’est aussi construite à partir de tout ce qui est arrivé après 1760.

En d’autres termes, en 2009, dans une déclaration du type « Notre défaite des plaines », qui est inclus et qui est exclus de ces « notre » et de ces « nous » ? Comment prétendre à la fois que ce sont « les Québécois qui ont été conquis » et que l’on est un tenant du « nationalisme inclusif », du « nationalisme civique et seulement territorial » ? Pour être Québécois, il faudrait donc absolument être conquis ? À moins que l’on considère que « Qui prend pays, prend histoire » ? Mais à quelle communauté se référer alors ? Au Québec ? Au Canada ? Aux nations Amérindiennes ? Que ces contradictions n’aient pas été relevées publiquement est l’indice que nos intellectuels dorment bien dur. C’est aussi l’indice de la vacuité intellectuelle et idéologique des partis politiques actuels, tous paliers et tendances confondues.

Pour conclure, il reste que l’idée la plus inquiétante est celle qui fonde un projet politique sur la réparation d’une histoire perçue comme douloureuse. Le passé ne se refait pas. Un tel projet est alors voué à l’échec. Par contre, un projet voué à la correction d’un présent jugé déficient par des actions concrètes et réalistes peut être réellement porteur. Il y a là une différence fondamentale.

Pascal Leclerc, Montréal


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