accueil brèves articles liens écrivez-nous abonnement

Élections Pavlov

Tout le monde connaît la fameuse expérience du chien de Pavlov . À la fin du XIXe siècle, le scientifique russe a observé qu’un chien salive toujours à la vue de nourriture. Puis il a associé un son de cloche à la présentation de la nourriture et, au bout d’un moment, la cloche seule pouvait faire saliver le chien. Il a appelé ce phénomène un réflexe conditionné. À chaque fois qu’on sonne la cloche, le chien va ensuite saliver. De nouvelles connexions neuronales dans son cerveau associent maintenant le son de la cloche à la nourriture.

On a ensuite pu montrer qu’ils s’agissait là d’un phénomène très ancien, probablement à la base de tout apprentissage. Juste pour vous dire, une bestiole aussi primitive que le mollusque marin Aplysia californica (que j’ai eu le bonheur de côtoyer pendant les deux ans de ma maîtrise) peut subir un conditionnement classique.

Où est-ce que je veux en venir avec tout ça ? Il me semble que c’est évident : à la campagne électorale, voyons !

Quand Charest martèle « L’économie d’abord, oui ! » qu’est-ce sinon ancrer dans la tête du banlieusard moyen l’équation : Libéraux = économie = sérieux = plus de cash = télé, auto, maison, chalet, etc. = bonheur ? Qu’est-ce sinon, pour ceux qui ont de l’argent, la possibilité d’en avoir encore plus, et pour les autres saliver à l’idée de devenir comme les premiers ? Qu’est-ce sinon une expérience de Pavlov à grande échelle ?

La physiologie n’est pas la seule branche de la biologie à éclairer les comportements électoralistes. La primatologie en est une autre. L’étude de nos cousins primates est très instructive puisque la plupart vivent en sociétés hiérarchisées, comme nous. Et qu’observe-t-on lorsqu’un individu dominant convoite la même ressource que deux subordonnés ? Ceux-ci vont-ils s’allier pour faire échec au dominant ? Vont-ils scander « So-so-so, solidarité » et faire la révolution ? Loin de là : la plupart du temps, un subordonné va s’associer au dominant pour déloger l’autre subordonné. Cheap shot, mais c’est ce qu’on observe chez les singes.

Et comme le singe n’est jamais loin dans le politicien, ceux-ci essaient de tabler sur ce réflexe primitif. Qu’est-ce que le slogan du parti québécois « Québec Gagnant » et celui de l’ADQ « Donnez-vous le pouvoir », sinon une invitation à s’en remettre sans réfléchir à ce réflexe primitif ? Qu’est-ce sinon faire du pouvoir l’outil par excellence pour avoir sa part du gâteau à soi en faisant fi des idées plus spécifiquement humaines qui tiennent compte des plus démunis ? Qu’est-ce sinon bander sur le mâle alpha ?

Finalement, quoi de mieux que l’éthologie, la science du comportement animal, pour dire un mot sur le débat des chefs. Il s’agit à n’en pas douter d’un combat ritualisé comme chez bien des espèces animales. L’évolution a en effet mis au point toutes sortes d’alternatives, du chat qui fait le gros dos en se mettant de côté pour avoir l’air plus gros au bois des chevreuils qui impressionne l’adversaire, pour éviter les coûteuses blessures liées au véritable combat.

On le voit, tout est déjà ici affaire d’images, d’impressions. Car qu’est-ce que ce débat sur la forme du débat auquel on a assisté cette année sinon l’enjeu fondamental quand on ne vise qu’à impressionner le cerveau reptilien de ses contemporains ? Qu’est-ce que l’exclusion par le consortium des télédiffuseurs de Québec Solidaire et des Verts à ce débat, cautionnée par le silence des trois « grands partis », sinon la preuve, s’il en fallait une autre, que nous ne vivons pas dans une véritable démocratie, mais dans une ploutocratie de classe bien verrouillée pour faire échec à toutes préoccupations véritablement populaire ? Qu’est que toute cette mascarade, sinon un cirque indigne de l’espèce humaine ?

Je ne vous dis pas pour qui je vais voter le 8. Mais j’essaierai de le faire pour des êtres humains qui s’adressent à mon cortex, la partie de notre cerveau la plus proprement humaine. Je trouve ça moins insultant pour mon intelligence. À moins que je ne rentre en ville trop tard après la fermeture des bureaux de vote. Je prévois en effet profiter de la journée pour aller marcher en montagne et observer les oiseaux. La nature a tant à nous apprendre… et les politiciens si peu.

BRUNO DUBUC



© Le Couac 2006
Téléphone / Abonnement: (514) 596-1017