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Vivre au dehors

La première fois que j’ai entendu parler de l’écrivain FP Mény, je me suis dit que j’aimerais bien le rencontrer. La deuxième fois, j’apprenais qu’on venait de le retrouver mort dans une grange, en Cozère, à l’âge de 43 ans.

Difficile à la lecture de Conquête du désastre (2) d’oublier la fin tragique de son auteur. La mort est là qui rode dans la précarité de celui qui se définissait comme un « écrivain vagabond ». FP Mény se déplaçait en effet sans cesse à vélo sur les routes de France, loin de la vie de bohème parisienne. Son livre, le deuxième à être publié, est constitué d’éclats d’une lucidité douloureuse et souvent accablante. Nous le suivons dans ses éternels déplacements, dans ces petites villes où il part à la recherche d’un gîte, sachant saisir au vol les moments de bonheur :

[…] j’ai droit à deux nuits mais comme la mairie est fermée le samedi matin, j’y reste quatre le temps de me remettre d’aplomb, c’est le genre d’endroits où beaucoup s’emmerdent mais pour moi c’est impeccable, on peut aller sur Internet pas cher, j’ai des sous et je fais les courses au supermarché Leclerc juste en dessous du local. Je suis royal.

À travers les aléas de sa vie sans domicile fixe, FP Mény débusque les imposteurs d’une société hiérarchisée et hypocrite et ce, où qu’ils se cachent. Sous forme de faux dialogues ou de monologues, tout le monde en prend pour son grade, des pseudo-écrivains, […] Sauvons le peuple tibétain. Viens avec moi en Librairie, je suis un imposteur, un rat d’auteur, un poète vermoulé à la cheville qui enfle, un parasite… , aux pseudo-rebelles, C’est une adepte de la théorie du chaos elle vit dans un squat et on lui a tatoué un papillon autant dire que ça rigole pas, en passant par les pseudo squatteurs : Fuck the main stream ; pourquoi des exclus soutiendraient des privilégiés dont la seule crainte est d’être exclus ; ces gens n’ont jamais vu d’ouvriers ailleurs que dans les expos de photos mais votent Besancenot […] ces squatteurs de luxe nous regardent de haut […]. On rit ainsi souvent à la lecture de Conquête du désastre, même si l’humour est toujours caustique, même si les larmes de rage ne sont jamais bien loin. Mais Ménny pratique aussi l’autodérision : […] Quant à moi, sur la route de Quimper, je noue une idylle avec une pélerine top model […] - Désolé pour ma tronche mais mon vélo a embouti un cheval qui déboîtait des vignes par la droite.

La vie d’itinérance de Mény lui fait affronter la rue, le froid, la solitude, mais il demeure un itinérant, un homme « du dehors » par bien d’autres aspects. Il se trouve en effet en dehors de la littérature puisque, quelque soit la lecture publique ou le festival ou il arrive, on s’étonne toujours de sa présence et on lui rappelle constamment qu’il n’est pas « in ». Il est aussi en dehors de l’itinérance elle-même puisque, étant souvent « bien vêtu », il ne correspond pas à l’image du SDF. Cette position d’outsider, avec toute l’exclusion qu’elle sous-tend est également ce qui donne à Mény la liberté absolue d’épingler qui le mérite. Qui peut se vanter de pouvoir en faire autant ?

Mais c’est certainement dans le langage que se joue la plus grande liberté de cet écrivain vagabond. Mény manie les mots, français ou anglais, sans aucun complexe. Il nous offre tout un spectacle verbal qui nous donne le tournis et nous plonge dans une poésie douce amère : Allan c’est un vieillard couvert de tatouages l’œil toujours vif et encore partant pour une ligne même sans la canne à pêche. Ou encore : Le vent décollait les toiles d’araignée, avec Manant des Sources nous mangions du pain d’épice au carbone. Manant des Sources, une conception clitoridienne de la fidélité.

Ce ne sont là que quelques exemples, chaque page de ce livre étant un régal, même s’il n’est pas toujours évident d’en profiter dès la première lecture. Bref, si l’homme n’est plus, son écriture est restée et mérite le détour. Ne passez donc pas à côté de cet objet inclassable et ô combien jouissif qu’est Conquête du désastre. C’est d’ailleurs à son auteur que je laisserai le mot de la fin : Je est un autre et l’autre a disparu. Sept ans de solitude à parler aux arbres et j’ai pas vu Marylin. Elle doit être en pleine réflexion.

ISABELLE BAEZ

FP Mény, Conquête du désastre, Éditions Sulliver, 2008, 159 p.

Vous ne trouverez sans doute pas l’ouvrage en librairie au Québec, mais vous pouvez le commander directement auprès des Éditions Sulliver. De plus, un petit tour dans leur catalogue vous ravira sûrement : http://www.sulliver.com. Reste aussi l’option des librairies en ligne.

Et en attendant de lire Mény sur papier, vous pouvez retrouver sa prose sur le site qu’il avait créé, au http://efpe.free.fr/



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