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Le facteur Utérus
Des nouvelles des entrailles de l’Empire

Le sixième jour, Dieu créa la femme de la côte d’Adam. Il la créa belle et irrationnelle, pour séduire et divertir l’homme. Pour l’occuper entre la Soirée du hockey et le Monday night football.

La campagne des primaires américaines d’Hillary Rodham Clinton a fait miroiter la possibilité de voir, pour une première fois, une femme à la tête de l’empire américain. Une femme de centre-droite, fidèle au New Deal et aux préceptes clintoniens. Mais une femme sensée, expérimentée, capable de distinguer l’Ouzbékistan de l’Ouganda. Une femme qui, de manière générale, aurait acceptablement pu servir de modèle à des générations de power driven girls. Qui aurait dirigé le pays de manière machiste, mais qui aurait au moins mis de l’avant un nouveau modèle de superwoman, qui récupère les frasques infidèles de son mari pour faire croître son capital politique et qui démontre ainsi sa clémence et sa compassion féminine. Une Margaret Thatcher américaine. Une main de fer dans un gant haute couture.

Avec la nomination à la vice-présidence de Sarah Palin au ticket républicain, il est déprimant de constater le nombre de femmes – et d’hommes – qui considère cette attribution comme un avancement pour les droits des Femmes. Car nous en sommes si loin. Il s’agit plutôt d’une récession incroyablement bien dissimulée, voulant faire croire qu’élire n’importe quelle femme est nécessairement une avancée.

La droite fondamentaliste américaine considère historiquement que la femme sert deux buts ultimes : se reproduire et élever le fruit de cette reproduction (tout en satisfaisant aux besoins du géniteur de sa progéniture, évidemment). Le rôle de la femme-utérus était donc très limité et, parallèlement, l’étroitesse des possibilités offertes aux femmes était facilement attaquable. Le discours de libération des femmes se réservait donc aux mouvements davantage progressistes et émancipateurs ou à la mouvance féministe- capitaliste faisant la promotion de la femme-travailleuse ou de la femme-consommatrice. Des deux côtés, ce discours prônait minimalement une nouvelle femme, émancipée de son seul rôle reproducteur.

Mais c’était sans compter l’ingéniosité de la droite républicaine américaine et de son nouveau spin de la femme-objet. Pourquoi garder la femme à la maison, quand elle peut également servir à gagner des élections ?

Et voilà tout le génie des stratèges républicains dans cette affaire. Ils réussissent premièrement à en appeler aux masses confuses qui tendent davantage vers le centre : « Barack n’a pas voulu vous offrir Hillary… Here’s the next best thing : une vice-présidente républicaine ! », tout en appellent à la droite fondamentaliste pro-vie et pro-gun qui peut bien accepter qu’une femme délaisse ses chaudrons quand elle sert si bien ses intérêts.

Qu’elle n’ait pas d’expérience n’est qu’un détail : elle a bien été maire de Wasilla, municipalité de 7 000 âmes du sud de l’Alaska, et Gouverneure pendant un an et demi ! Qu’elle n’exerce aucune diplomatie est futile quand on sait qu’elle se compare elle-même à un pitbull portant du rouge à lèvres. Palin n’a été choisie ni pour son expérience, ni pour ses talents de diplomate, et critiquer ces lacunes serait donc aussi impertinent que critiquer le fait que gouverner l’État le plus proche de la Russie et du Canada ne fait pas d’elle une experte des enjeux de la politique étrangère américaine.

L’atout le plus important de Sarah Palin est d’avoir un utérus.

Et le talent de Palin est donc d’être en mesure de vendre cet utérus comme le symbole de l’inclusion des femmes dans le système politique patriarcal, et de vendre son opinion comme le garant de la voix de toutes les femmes américaines. Imaginer un instant une femme qui brandisse son drapeau-utérus pour vanter les mérites de l’éducation à l’abstinence comme seule méthode de contraception ; pour convaincre du bien-fondé d’enseigner le créationnisme (sympathiquement aussi appelé « intelligent design ») dans les écoles publiques ; pour dénoncer les suppôts de Satan qui pratiquent l’avortement ; et pour ainsi montrer à l’Amérique et au monde entier le vrai visage de la femme moderne.

Le discours de la droite se vend tellement mieux dans la bouche d’une femme. Palin réussit adroitement à faire reculer la cause des femmes tout en laissant nombre de femmes perplexes. La solution Palin a le mérite de plaire tant à la droite chrétienne fondamentaliste qu’aux homemakers et hockey moms et la droite a le beau jeu de juger comme sexistes toutes les critiques à l’égard de sa nouvelle star. Et la droite peut ainsi se vanter d’être inclusive et garante de changement tout en proposant un nouveau modèle de femme-objet : la femme-décoration de campagne électorale, l’utérus qui sert à faire remplir les urnes.

Emilie E. Joly


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