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Haïti : Mythes et réalité
Entrevue de Darren Ell avec Peter Hallward

Né au Canada, Peter Hallward a obtenu son Doctorat en Études Françaises et Afro-américaines de l’University Yale aux États-Unis et enseigne la philosophie à l’Université Middlesex à Londres. À part son récent livre sur Haïti, il a déjà publié de nombreux articles analytiques sur Haïti.

Darren Ell est un photographe montréalais. Il prépare une exposition pour le mois de septembre 2008 sur l’impact du coup d’état de 2004 en Haïti.

DARREN ELL (DE) : En dehors des milieux activistes, je ne cesse de rencontrer des gens qui parlent de « Aristide le dictateur. » D’où vient ce personnage et pourquoi est-il encore si présent dans l’imagination populaire ?

PETER HALLWARD (PH) : La caractérisation d’Aristide comme dictateur découle de sa popularité en Haïti, justement. Aristide était associé et reste toujours associé avec une mobilisation populaire sans précédent de l’histoire moderne d’Haïti. Dès le début, ceux qui ont raison de craindre une telle mobilisation l’ont toujours présenté comme un tyran, même un « psychopathe ». Par ailleurs cela fait partie d’une longue tradition néo-coloniale qui demeure hégémonique dans le soi-disant « occident » : un leader (Lumumba, Mandela, Chavez, Morales...) qui peut mobiliser la majorité d’une population opprimée, et qui garde une certaine autonomie vis-à-vis des grandes puissances, est présenté dans les medias et dans les milieux politiques de manière quasi-automatique comme dangereux et tyrannique, voire terroriste. Et d’une certaine manière Aristide était effectivement dangereux, si on le regarde du point de vue de l’élite et du statu quo : il a été élu deux fois avec une majorité écrasante, il a su vaincre ses ennemis et politiques et militaires, et à partir de l’inauguration de son deuxième gouvernement, début 2001, il était en mesure d’imposer un certain nombre de réformes et de changements qui auraient pu nuire − à vrai dire assez peu − aux intérêts des classes dominantes en Haïti et dans les « pays amis d’Haïti » (les États-Unis, la France et le Canada). En 2001, pour la première fois, il était dans une forte position politique, et après avoir éliminé l’armée haïtienne (qui avait pu renverser son premier gouvernement, en 1991) il n’était plus directement confronté à un obstacle extra-politique, militaire.

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Port au Prince, février 2008. Un membre du contingent brésilien des forces de l’ONU dans le bidonville de Cité de Dieu lors d’une arrestation dans le quartier. Sept personnnes ont été arrêtées. Selon les organisations haïtiennes de défense des droits des prisonniers, cette arrestation a été menée sans mandat d’arrestation, comportement typique des forces de l’ONU depuis 2004. (Photo : Darren Ell)

Donc il fallait à tout prix le déstabiliser, réduire son autonomie et sa popularité. Pour ce faire, les médias et les diplomates américains et français l’ont présenté comme « intransigeant » et « violent. » Les deux accusations n’ont rien à voir avec la réalité. Après 1991, on l’a qualifié d’« intransigeant » parce qu’il refusait d’accepter immédiatement un gouvernement imposé par une armée qui venait de tuer des milliers de ses adhérents dans un coup d’état ! Dix ans après l’histoire se répète : malgré la majorité écrasante de son parti dans le parlement (en 2000 Fanmi Lavalas a gagné 72 des 83 sièges dans la chambre de députés) en réalité Aristide a accepté un tas de compromis avec ses adversaires. Il en a nommé certains membres de son cabinet, il cherchait à les inclure dans le conseil électoral, il a accepté plus de vingt accords négociés sur le plan international avec ‘l’opposition démocratique’ qui voulait sa démission, etc. En réalité, c’est cette opposition qui a fait preuve d’une intransigeance tout à fait impressionnante, en refusant d’accepter les résultats de l’élection de 2000 et de participer à de nouvelles élections. En ce qui concerne l’accusation de violence c’est en gros la même chose.

DE : Mais on a souvent associé Aristide avec la violence politique, et plusieurs ONGs ont qualifié la période de son deuxième mandat de longue « crise des droits humains. »

PH : Ça il fallait le faire ! On l’a même comparé avec le dictateur François Duvalier − c’est rapidement devenu un lieu commun pour des journaux comme Le Monde, pour des diplomates comme Roger Noriega, pour des chercheurs comme Laënnec Hurbon. N’oublions pas alors ce dont il était question : peut-être 50,000 morts politiques sous les Duvaliers, 4,000 morts lors du premier coup contre Aristide (1991–1994), peut-être 3,000 morts pendant le deuxième coup contre Aristide (2004–2006). Et sous Aristide lui-même ? La violence politique est presque arrêtée entièrement ! Évidemment il y a toujours eu de la violence économique et auto-défensive en Haïti, pour des raisons qui se comprennent facilement, comme avant Aristide et après Aristide ; cela ne s’est pas arrêté de manière miraculeuse, et Aristide n’était pas un faiseur de miracles. Mais à propos du premier mandat d’Aristide on peut citer un maximum de deux ou trois incidents dans lesquels des adversaires du gouvernement sont morts, à ma connaissance sans la moindre participation du gouvernement lui-même. Pendant son deuxième mandat, l’opposition politique (soutenue par les EU et Union Européenne) a collaboré avec une opposition paramilitaire, et le gouvernement et ses adhérents ont été obligés de se défendre contre des attaques intermittentes d’un style qui imitait les « Contras » du Nicaragua. La situation alors était plus tendue, et il y a certainement eu quelques incidents violents entre des partisans du gouvernement et leurs adversaires. Malgré cela, à mon avis, les meilleures estimations pour le nombre de victimes de violence politique qu’on peux ‘associer’ de manière indirecte et souvent tout à fait discutable avec le gouvernement de 2001–2004 varient de 10 à 20 personnes. Le moins qu’on puisse dire c’est que la comparaison avec Duvalier est assez osée !

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Port-au-Prince, janvier 2006. Andy Apaid, homme d’affaire haïtien influent livre un discours à Port-au-Prince lors des élections de 2006. Apaid est propriétaire de Sweatshop et chef du Groupe 184, l’un des principaux groupes qui favorisait le coup d’état de 2004. (Photo : Darren Ell)

DE : Dans le titre de votre livre, vous utilisez le mot : « containment ». Qu’est-ce que vous entendez par ce mot ?

PH : La mobilisation populaire qui s’organisait vers la fin des années 1980 et qui a adopté Aristide comme son porte-parole s’est nommé Lavalas, qui veut dire « déluge » mais aussi « tout le monde. » L’idée c’était que la mobilisation de tout le monde, du peuple, pouvait créer une force politique pour libérer le pays de l’héritage duvalieriste et de la toute-puissance de la petite élite traditionnelle. L’élite, alors, pouvait se protéger de deux manières. Soit par des moyens néo-duvalieristes, c’est-à-dire militaires : c’était la stratégie de 1991. Soit par des moyens plus souples, plus « démocratiques », plus adaptés au nouvel ordre mondial. Dans ce cas, on accepte les élections mais : 1) on oblige le gouvernement par des moyens économiques catastrophiques (la suspension de toute aide et crédit internationaux) à adopter une politique qui est largement celle de l’élite et ses amis étrangers ; 2) on représente le gouvernement comme tyrannique et corrompu dans les « médias indépendants » (c’est-à-dire possédés par l’élite, ou subventionnés par des puissances étrangères) ; et 3) on oblige le gouvernement à se défendre contre des attaques paramilitaires. Comme ça on peut « contenir » la mobilisation populaire, et confronter ses espérances radicales avec la « réalité » et la normalité, c’est-à-dire la « modération » et sagesse de l’élite. Finalement, pour renverser Aristide lors du bicentenaire de Haïti en 2004 il fallait combiner les deux stratégies, et lancer une insurrection militaire coordonnée avec « l’opposition démocratique ».

DE : En ce moment, il y a 9 000 soldats étrangers en Haïti, c’est-à-dire les forces armées de l’ONU (MINUSTAH). À part leurs nombreux crimes, ils ont été critiqués pour avoir légitimé le coup d’État. De leur côté, ils prétendent être responsables du calme que le pays a retrouvé depuis la période du coup d’état. Comment voyez-vous la présence de MINUSTAH en Haïti ?

PH : Le rôle de MINUSTAH est ambigu. Certains disent que les troupes étrangères sont moins agressives que les ex-militaires haïtiens, et que pour l’instant ils représentent le moindre des deux maux. Mais pourquoi y a t-il une présence militaire étrangère en Haïti ? Parce que des pays qui dominent l’ONU, notamment les EU, la France et le Canada, ont contribué directement au coup d’État contre le gouvernement constitutionnel, en 2004. Il s’agit d’une occupation militaire. Le MINUSTAH s’est installé pour obliger le peuple à accepter le renversement du gouvernement élu, et ils ont tué des douzaines de personnes lors des opérations « policières » tout à fait scandaleuses. Ça fait partie de toute une gamme d’instances et de procédures qui privent Haïti de sa souveraineté, et qui rend le président actuel, René Préval, quasi-impuissant.

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Port-au-Prince, janvier 2008. Un garçon haïtien dans le dépotoir de Fort Dimanche cherche des morceaux de métal pour revendre dans les marchés locaux. (Photo : Darren Ell)

DE : Quelle est votre analyse de la crise des prix des aliments en Haïti ?

PH : Avec un peu d’investissement et de réforme agraire, un Haïti indépendant des puissances étrangères pourrait se nourrir lui-même. Encore une fois c’est une question de puissance et de souveraineté. La communauté internationale, soutenue par les secteurs compradors de l’élite Haïtien (un tout petit nombre de familles qui contrôlent les importations), a imposé des plans d’ajustement structurel depuis 25 ans à peu près. Ces plans ont rendu Haïti dépendant du marché international. Le riz est la nourriture de base partout dans le pays : en 1985 Haïti en importait 7 000 tonnes des États-Unis, mais quinze ans plus tard il en importait 220 000 tonnes, c’est-à-dire 65 % du riz consommé. La majorité des Haïtiennes survivent avec un dollar ou deux par jour. Quand les prix étrangers augmentent, beaucoup commencent à mourir de faim. En outre, l’instabilité politique engendrée par les ennemis du mouvement populaire, la tendance (en Haïti et ailleurs) à traiter des conflits politiques comme des questions militaires ou policières, le remplacement des fonctions gouvernementales et coordonnées par une pléthore d’ONGs, l’injustice flagrante des relations commerciales internationales, etc., tout cela réduit la capacité du gouvernement à agir pour confronter cette crise.

DE : Est-ce juste de dire que le succès du projet démocratique en Haïti dépend beaucoup de ce qui se passe en dehors de ses frontières ? Si c’est vrai, quelle importance accordez-vous au militantisme en dehors d’Haïti ? Sur quoi est-ce qu’on devrait concentrer nos énergies dans l’avenir ?

PH : Malheureusement, l’État haïtien reste très dépendant des pays plus puissants qui le dominent. Il est essentiel que les citoyens de ces pays obligent leurs gouvernements à se comporter autrement. Cela est évident depuis longtemps, et nulle part avec plus d’insistance qu’en Haïti : il nous faut rien de moins qu’une révolution dans les rapports des pays riches envers les pays pauvres. Il faut compléter la décolonisation, de manière plus conséquente. La première question à traiter, alors, ne serait pas tellement de faire ceci ou cela mais plutôt d’arrêter de faire un certain nombre de choses. On devrait mettre fin à des politiques qui rendent les plus pauvres encore plus pauvres, qui rendent les États impuissants encore plus impuissants, et qui rendent les opprimés encore plus opprimés. Immédiatement. La situation actuelle est obscène, et nous les citoyens des pays comme le Canada ou les EU en sommes largement responsables.



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