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Une nation indienne en Amérique du nord ?

« J’y laisserai peut-être ma vie, mais personne

n’attentera aux droits de l’Indien »

– Jules Sioui

par Marc-andré Cyr

La mémoire collective éclipse parfois des fragments importants de l’histoire. En fait, l’oubli est telle qu’il laisse parfois dans l’ombre jusqu’à l’existence de… nation.

En octobre 1943, Jules Sioui, un Huron de Loretteville, invite des représentants de toutes les nations amérindiennes d’Amérique du nord à discuter des problèmes socio-économiques rencontrés dans leur communauté respective. Résultat de la réunion : les Indiens revendiquent le droit être exempt du service militaire obligatoire et font valoir qu’ils s’opposeront à toute nouvelle taxation.

Bien entendu, le gouvernement du très généreux Mackenzie-King ne tient pas tenu compte de ces griefs. Et la conscription se poursuit…

Sioui appelle alors à une seconde rencontre, en juin 1944, à Ottawa. Cette fois-ci, l’objectif est de créer une organisation embrassant tout le territoire canadien. À cette fin, Sioui publie un pamphlet dans lequel il exhorte tous ses frères à combattre pour la défense de leur droit contre l’« envahisseur » blanc. Le ton n’est pas au compromis : les Indiens ne sont pas des sujets britanniques, ils n’ont pas à être conscrits, ni à payer de taxe au gouvernement.

L’invitation de Sioui a un retentissement tel que le gouvernement libéral fini par y délégué un représentant, le ministre des Mines et des Ressources du Canada, M.Crerar. Sans doute parce qu’il est d’une « race » particulière, Crerar se croit en droit d’imposer une condition à son auguste participation. Faisant valoir qu’il ne peut côtoyer ce « fauteur de trouble » ayant fait de la prison, il convainc nombre de délégués d’exclure Sioui de la rencontre. Ce dernier, loin de nier les allégations du ministre, quitte alors la convention… afin d’en mettre immédiatement une autre en marche.

Après avoir entendu M. Crerar alléguer que les Indiens avaient désormais le choix de devenir des « citoyens utiles » ou de continuer à se « languir dans l’obscurité collective », la convention officielle regroupant quelques 200 délégués fonde ce que plusieurs historiens reconnaissent comme l’ancêtre de l’Assemblée des premières nations, la Fraternité des Amérindiens d’Amérique du nord. L’autre convention, celle de Sioui, ira cependant beaucoup plus loin. Entouré de quelques 33 délégués, il fonde la Nation Indienne de l’Amérique du nord, dont il est élu secrétaire-trésorier

« Les droits de l’homme reconnus dans la Charte internationale par l’Assemblée générale des Nations Unies, couvrent toute l’humanité sans exception. Cette loi nous accorde les mêmes droits qu’à n’importe quelle autre nation. Soyons unis afin d’être reconnus comme une véritable nation »

La nouvelle constitution tient simplement en une douzaine de points. Elle affirme que les Indiens sont exempts de toute taxe fédérale ou provinciale et de toute conscription. Elle rappelle qu’ils ont le droit de chasse ou de pêche partout en Amérique, de même que celui d’établir un campement dans la mesure où il ne pas cause pas de dommage aux occupants. Le droit à l’enseignement dans la langue d’origine y est aussi consacré.

La constitution prévoit également l’émission d’une « carte de membre » rappelant les droits fondamentaux de son détenteur ou de sa détentrice. Sur cette base, Sioui et ses collègues (principalement de Sept-Îles, Maniwaki, Betsiamites et Sturgeon Falls) partent en campagne et invitent chaque amérindien à se procurer sa « carte nationale ».

Début 1949, Jules Sioui et quatre membres de l’organisation sont arrêtés et accusé d’avoir conspirés « dans le but de semer le mécontentement et la haine parmi les sujets de Sa majesté, les Indiens du Canada, en leur laissant croire qu’il avait institué un état spécial pour les Indiens de l’Amérique du nord et que ceux-ci n’étaient plus astreints aux lois du pays » (Sioui contre le Roi, 1949).

Les appuis récoltés par Indiens rebelles sont malheureusement trop rares. Seuls les automatistes, à l’aide de la plume de Pierre Gauvreau, osent les défendre

« Parmi ces violations récentes de la dignité de l’homme, il convient de rappeler plus particulièrement le sort fait à Borduas pour avoir dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas et la condamnation récente de l’Indien Sioui pour avoir prêché la seul chose qui soit compatible actuellement avec la démarche indienne : la libération nationale. À signaler, à propos de la condamnation du chef Sioui, le silence complice et satisfait des nationalistes. Sans doute s’agissait-il alors de la « mauvaise » nation, celle à qui nos vaillants ancêtres ont tenté d’inculquer, à force de sang versé de part et d’autre, les principes de la vraie civilisation » (Le Canada, 31 janvier 1949).

Sioui entame une série de procès pendant lesquels il épate les juges par ses talents d’orateur. Lorsque l’affaire est finalement saisie par la Cour suprême, il débute une longue grève de la faim qui dure… 72 jours. Au bout de cette grève, Sioui est si affaibli que plusieurs le croient mort. Le gouvernement, dans un élan incommensurable de générosité, met alors fin à sa poursuite.

De nouveau en liberté, Jules Sioui met cinq ans à se remettre sur pied. Manifestement infatigable, il reprend ensuite ses activités et continue d’organiser annuellement des assemblées de la Nation Indienne et de combattre pour la liberté des autochtones d’Amérique. Il est de nouveau arrêté en 1963 pour avoir arraché des listes électorales affichées dans sa réserve de Loretteville.

Dans le silence complice du Conseil de bande, le militant devra attendre onze mois avant d’obtenir un procès. Onze mois pendant lesquels les forces de l’ordre confisquent ses biens et pillent ses documents, détruisant ainsi le travail de toute une vie. A sa sortie de prison, Jules Sioui était sans le sou, sans demeure et son rêve d’indépendance était plus lointain que jamais.

La belle histoire du Canada, enfin, pouvait reprendre sa paisible marche…



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