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Permis de tuer
Londres invente les assassinats préventifs pour contrer le terrorisme

« Do you expect me to talk ? No mister Bond, I expect you to die ! ».
- Auric Goldfinger

On se croirait dans un mauvais film de James Bond mettant en vedette le regrettable Timothy Dalton. À la manière du héros de Ian Fleming, les policiers londoniens ont, depuis les attentats qui ont secoué la capitale britannique, un « permis de tuer » à vue les gens qui paraissent susceptibles de transporter des explosifs. Comme l’explique le chef de Scotland Yard : « cela ne sert à rien de tirer dans la poitrine de quelqu’un parce que c’est probablement là que se trouve la bombe. Cela ne sert à rien de tirer ailleurs parce que s’ils tombent, ils vont la déclencher. C’est ce que montre l’expérience d’autres pays comme le Sri Lanka. La seule façon de réagir, c’est de tirer dans la tête ».

Un électricien brésilien innocent a déjà fait les frais de cette politique jamesbondienne du « permis de tuer » alors qu’il était pourchassé par des policiers armés dans le métro londonien, fin juillet. Et cela risque de se reproduire, explique le chef de Scotland Yard, puisque l’état d’urgence justifie les moyens employés : « Quelqu’un d’autre pourrait être tué. J’espère que cela ne se reproduira pas. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour que les choses se passent correctement, mais ces décisions sont prises dans des circonstances terrifiantes ».

« Shoot to kill ». Voilà à quoi se résume l’approche contre-terroriste actuelle, basée sur la répression touts azimuts. Exit la présomption d’innocence, l’habeas corpus ou le doute raisonnable. Est présumé coupable et exécuté à vue, préventivement, toute personne qui semble être engagée dans des activités « terroristes ». Une façon de faire qui n’est pas sans rappeler le concept de « guerre préventive » qui a servi a justifier l’invasion illégale de l’Irak, dans le mépris le plus total du droit international.

Cette approche du contre-terrorisme, en plus d’aller à l’encontre de siècles de jurisprudence et de droit, présume qu’il est possible d’enrayer d’éventuels attentats par la surveillance, la vidéosurveillance et la répression préventive. Or, à moins d’instaurer la loi martiale ou l’État policier, on voit mal comment même les meilleurs systèmes de sécurité pourraient empêcher un citoyen d’entrer dans un métro comme celui de Londres ou de Montréal avec, par exemple, une bombe au chlore ou de la dynamite, qui sont relativement facile à obtenir.

À la vérité, la prévention du terrorisme exigerait une remise en question de la politique étrangère occidentale et des dogmes économiques actuels. L’impérialisme américain provoque partout le ressentiment anti-occidental, facilitant la tâche des recruteurs de kamikazes. Dans plusieurs pays comme l’Égypte, le désengagement social de l’État néolibéral a permis aux organisations caritatives islamistes de prendre le relais.

Ce n’est pas tout. Durant les années 1970-80, la CIA a financé et armé de nombreux groupes de moudjahidins afin de les instrumentaliser contre les soviétiques. C’est le cas des Talibans. L’Irak de Saddam Hussein a pour sa part été utilisée dans la guerre d’Iran.

L’Occident et ses pratiques sont directement en cause. Hélas, les grands philosophes contemporains, comme Christian Rioux ou Antoine Robitaille au Devoir, sont plutôt portés à défendre des valeurs libérales bourgeoises qu’à faire le procès du réalisme politique ou des doctrines néoconservatrices en vogue. Le terrorisme, nous disent-ils, n’a rien à voir avec la guerre d’Irak ou avec quelque responsabilité occidentale, mais serait plutôt le résultat d’une « idée devenue folle ».

À les entendre, il y aurait, sur le ring des luttes politiques mondiales, deux positions idéologiques mutuellement exclusives. Dans le coin gauche, l’islamisme fanatique, comme le communisme ou le fascisme avant lui, qui empoisonnerait les cerveaux de la jeunesse au même titre que maoïsme rampant des années 1970. Des idéologies qui s’abreuveraient, nous dit-on, au culte de la violence.

Dans le coin droit, les valeurs « démocratiques » occidentales, l’État de droit, l’Occident libéral, pacifié, irréprochable, humaniste et libre, forcé de se défendre contre les invasions barbares, les sarrazins, les anarchistes antimondialisation (voir l’article de Francis Dupuis-Déri, page 5), les communistes, et pourquoi pas les syndiqués, désormais regroupés sous l’appellation d’« Adversaire universel » de l’Amérique ou de ses filiales européennnes (cf Michel Chussodovsky, L’Aut’journal, juillet-août 2005).

Certes, les attentats terroristes sèment la frayeur. Ils confrontent à l’imprévu, à la barbarie et à l’horreur. Dès lors, la tentation est forte de se replier dans une défense du libéralisme économique et politique, et c’est ce que fond plusieurs de nos scribouilleurs. Mais, à la vérité, l’observateur éclairé se doit tout autant de rejeter le fanatisme religieux, islamique ou catholique-croisé, que l’impérialisme, la guerre, le patriotisme frelaté et le moralisme bourgeois qui pavent la voie au « choc des civilisations » et à l’anéantissement de toute civilisation.

L’Occident a rendez-vous avec un sérieux examen de conscience, et il ne saurait en faire l’économie. Il ne s’agit pas de « poser la victime en bourreau » comme le disait Antoine Robitaille. Il s’agit simplement de se poser la question suivante : un monde meilleur se construit-il à coups de matraques, de tapes sur la gueule ou de balles dans la tête ?

La quête de sens qui s’amorce est historique, car elle suppose le dépassement de l’héritage des Lumières, de la technique et de la morale bourgeoise. L’humanité doit prendre conscience d’elle-même, de sa condition fragile et de son développement pour le moment suicidaire, sans qu’aucun dogme n’oriente ce réexamen, en dehors du respect inconditionnel de la vie et du refus de l’obscurantisme.

À l’aveuglement, la non-pensée et la répression brutale, il faut opposer la réflexion, le dialogue, la critique, la solidarité et le refus de marcher au pas.

En ces Années de déréliction, notre espoir souffle à nouveau dans la voilure des mots de Gaston Miron :

(...) nous sommes cernés par des hululements proches des déraisons, des maléfices et des homicides

je vais, quelques-uns sont toujours réels lucides comme la grande aile brûlante de l’horizon faisant sonner leur amour tocsin dans le malheur une souffrance concrète, une interrogation totale

poème, mon regard, j’ai tenté que tu existes luttant contre mon irréalité dans ce monde nous voici ballottés dans un destin en dérive nous agrippant à nos signes méconnaissables

notre visage disparu, s’effaceront tes images mais il me semble entrevoir qui font surface une histoire et un temps qui seront nôtres comme après le rêve quand le rêve est réalité

et j’élève une voix parmi des voix contraires sommes-nous sans appel de notre condition sommes-nous sans appel à l’universel recours

hommes, souvenez-vous de vous en d’autres temps...



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