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Stratégie de combat

De l’avis de Michael Albert, la gauche active plafonne. Le mouvement alter-mondialiste, les groupes d’activistes et les partis politiques semblent incapables de percer la croûte de la routine qui protège le quotidien des masses. Les médias alternatifs prêchent à des convaincus et n’ont aucune reconnaissance du grand public (Le Couac pourrait caqueter sur ce sujet pendant des heures). « Comment sortir de cette impasse ? », telle est la question du livre L’élan du changement le premier livre d’Albert disponible en français au Québec.

Premier geste à faire selon Albert : améliorer l’adhérence. Augmenter le membership, diraient les gens issus des partis politique. En fait, l’idée de l’adhérence dépasse la simple participation à certaines activités. La gauche doit faire un pas de plus et devenir une option séduisante, une option qui offre à la fois des réponses utiles et encourageantes aux problèmes sociaux mais aussi qui rend agréable la vie des participants. Fini cet ascétisme de la lutte que nous proposent ceux qui réduisent l’implication sociale aux manifestations, aux conférences sur Lénine et aux graffitis contre l’oppression. Le combat doit être mené sur un autre ton, que ne renierait pas Isadora Duncan avec sa révolution dansante.

Changement de ton aussi sur la question des objectifs. La gauche de protestation, la gauche de critique, la gauche du chialage (suivant la traduction osée de Phillipe Duhamel) atteint rapidement ses limites. Il est essentiel dès maintenant de proposer et de gagner. Participer à des élections simplement pour exister et faire bouger les partis de centre sur certaines questions, ce n’est plus suffisant. Si on se présente devant l’électorat c’est pour se faire élire et il faut dépasser les barrières médiatiques et réussir à parler aux gens et à les convaincre.

Au niveau théorique, il faut remettre à l’ordre du jour l’analyse de classe sans pour autant éliminer les questions de sexe et de race. Ces trois analyses doivent s’inclurent et non se combattre comme on en a trop souvent l’impression. D’ailleurs c’est pour une analyse de classe améliorée que milite Michael Albert et non pour le vieux dogme des marxistes orthodoxes. « C’est qu’il existe un autre point d’ancrage servant à définir la classe que la priorité exclusive donnée aux rapports de propriété a largement contribué à ignorer : le rapport des gens à la production comme telle, non seulement à la structure de propriété », la distinction entre la classe coordonnatrice et la classe travailleuse. C’est elle qui nous permet de différencier le gérant d’un magasin d’un simple vendeur. Aucun des deux ne possède les moyens de production (situés à des milliers de kilomètres du magasin où ils travaillent) mais il ne sont pourtant pas de la même classe. L’un décide ce que l’autre fera de ses journées, s’il conservera son emploi, s’il aura des conditions de travail agréables ou non, etc.

L’élan du changement comporte néanmoins des passages plus faibles. Malgré sa bonne volonté d’unir la gauche dans un mouvement à la fois solidaire et respectant l’autonomie, l’auteur n’arrive pas à convaincre que sa solution (un genre de méta-mouvement englobant) pourrait mieux réussir que les précédentes tentatives.

Problème plus cirant : toute la question de l’activisme individuel (life-style activism) est rejetée du revers de la main. Pour Albert, les végétariens, les gens qui font de la consommation équitable et ceux qui boycottent les transnationales font fausse route. Ce qui compte c’est l’organisation du changement social. Pourtant, le life-style activism propose une réflexion sur une question de fond, celle de la cohérence. Barbara chantait qu’il ne faut pas « réciter de la poésie en écrasant les fleurs sauvages ». Ne sommes-nous pas au même niveau quand on parle de révolutions en buvant un Coke ? Si on admet avec Albert qu’une consommation responsable ne changera pas le monde, on se doit d’ajouter aussitôt que d’agir comme si tous les produits se valaient est un manque de cohérence doublé d’un appui tacite au système actuel.

Que retenir, donc, de l’Élan du changement ? Un élan justement. Une poussée d’encouragement en faveur d’un activisme réflexif. C’est un Michael Albert du quotidien qui nous parle, celui des articles contextuels du magazine Zmag. L’autre Albert, le plus important, c’est celui qui agit en proposant, celui qui met en pratique la proposition de ce livre. Cette praxis c’est la création de l’économie participative et c’est là que Michael Albert reste le plus utile.

SIMON TREMBLAY-PEPIN



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