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DE LA PHILO DERRIÈRE LES GROS TITRES
UN VÉGÉTARISME ÉTHIQUE ?

Toutle Québec a vu ces images tournées par un militant du Réseau d’action global (RAG) qui s’était infiltré comme employé aux Élevages Périgord de Saint-Louis-de-Gonzague.

Ces élevages gavent des canards pour produire du foie gras et cette pratique est jugée à ce point inacceptable dans plusieurs pays qu’elle y est illégale. Au Québec, par contre, le gavage de canard est permis ; mais ce que montraient les images de militants, c’était la manière pour le moins troublante dont certains canards étaient traités par ailleurs, indépendamment du gavage : on voyait en particulier des canards malades mais vivants dont on arrachait la tête et d’autres qu’on frappait sur des colonnes de béton.

La plupart des gens ont un haut-le-cœur devant ces pratiques. Mais il est intéressant de se rappeler que ça n’a pas toujours été le cas. Je suppose par exemple que la majorité de nos arrière-arrière grands-parents n’auraient probablement pas fait grand cas de ces canards. C’est que la tradition occidentale, aussi bien philosophique que religieuse, a tendu à considérer que les animaux avaient été créés pour l’usage et le bon plaisir des humains et à considérer que nous sommes si différents d’eux et eux de nous que nous n’avons pas à adopter envers les animaux les mêmes normes et manières de faire que nous adoptons envers les êtres humains. Voyez par exemple La Bible : « [...] dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre ». (Genèse, I, 28)

(Je note au passage que la religion, qui était à la source de l’ancienne insensibilité envers les animaux, jouit aujourd’hui encore d’un statut particulier sur cette question : c’est ainsi que personne ou à peu près, même parmi les plus ardents militants pour les animaux, ne dénonce la boucherie Hallal des musulmans ou Chéhita des Juifs, où l’animal est égorgé et meurt au bout de son sang)

Dire que tout cela a bien changé serait un euphémisme et on est aujourd’hui à des lieus de ces idées d’hier. Pour une bonne part on doit ce changement à Darwin et à sa révolutionnaire idée qu’il n’y a pas de fossé infranchissable entre les animaux humains et les animaux non-humains - on parle aujourd’hui plus volontiers en ces termes, ce qui est révélateur. Mais on doit aussi le drastique changement de mentalité aux utilitaristes du XIXe siècle, qui pensaient notamment que c’est sa capacité de souffrir qui devait être prise en compte pour décider ce qui pouvait être fait ou non à un être vivant.

Quoiqu’il en soit, vous le savez, on trouve dans la culture contemporaine mille traces d’une nouvelle sensibilité envers les animaux qui aurait bien étonné nos ancêtres. En vrac : la chasse (sportive ou autre) semble à plusieurs indéfendable ; les zoos ont bien mauvaise réputation, tout comme les cirques, s’ils possèdent des animaux non-humains ; leur utilisation comme sujets d’expérimentations semble problématique à bien des gens, plus encore s’il s’agit de vérifier la non-toxicité de cosmétiques ou de produits domestiques ; porter un vison est une provocation ; les combats de coqs ou autres répugnent à de nombreuses personnes qui voient même d’un très mauvais œil les courses de chevaux ; quant à l’animal domestique courant, passe encore, mais certains suggèrent qu’il devrait être végétarien : il existe d’ailleurs de la nourriture végétarienne pour Toutou et Minou.

Nous y voilà. Car au cœur de cette nouvelle sensibilité, on trouve ce qu’on appelle le « végétarisme éthique ». Pourquoi éthique ? C’est que plusieurs raisons peuvent conduire à ne pas consommer de viande : des raisons de santé ou des raisons religieuses, notamment - les bouddhistes par exemple, ne mangent pas de viande par conviction religieuse. Le végétarisme éthique est celui qu’on adopte pour des raisons morales. Sa formulation explicite est récente et est principalement due à Peter Singer (né en 1946), un très influent philosophe utilitariste contemporain.

Il existe plusieurs formes de végétarisme éthique : certains ne mangent pas de viande, mais acceptent de manger du poisson ; d’autres refusent tout produit animal, comme le lait, les œufs, ou le miel. Mais passons outre et voyons quelques arguments qu’invoquent ces végétariens éthiques.

Un argumentaire courant est utilitariste. Il consiste à rappeler que les animaux qu’on mange sont des êtres sensibles, capables de ressentir la douleur, et que si on place côte à côte le maigre plaisir gustatif qu’on tire de leur consommation et les incalculables souffrances causées par leur élevage en agriculture industrielle, on ne peut que conclure à la nécessité de devenir végétarien. Pour vous en convaincre, renseignez-vous sur l’élevage des poules, sur la provenance du lait de vache, sur celle du veau et du boeuf. Ça donne ... la chair de poule.

Les utilitaristes ont développé un argument intéressant avec le concept de spécisme, qui est l’équivalent pour les espèces du racisme et du sexisme : le spéciste est en effet celui qui fait de la discrimination selon l’espèce. Refuser de prendre en compte la souffrance du cochon d’élevage, mais s’offusquer que l’on mange du chien en Chine, un animal comparable au premier du point de vue de sa capacité à souffrir et à ressentir, c’est être spéciste.

Maintenant, attention : si la douleur est ce qui compte dans l’évaluation morale d’une pratique et s’il faut éviter le spécisme, que dirons-nous du traitement à accorder aux personnes dans un coma profond et irréversible ou aux bébés nés acéphales ? Supposons que leur capacité à ressentir n’est pas plus grande que celle du canard de tantôt : peut-on alors se livrer sur eux à des expériences qu’on s’autoriserait sur les canards ? Vous devinez la terrible porte que l’analyse utilitariste vient d’ouvrir. Singer tient bon devant ces conséquences de ses analyses et il a fait récemment scandale en affirmant que si on est disposé à tenir pour justifiable une expérience particulière sur, disons, des singes macaques, on devrait ... la tenir pour également justifiable sur des animaux humains disposant d’un degré de conscience semblable au leur (qui ont des dommages irréversibles au cerveau, par exemple).

Si cette conclusion vous gêne et que vous vouliez concilier une sensibilité contemporaine à l’endroit des animaux et un certain privilège à l’espèce humaine, la perspective de Kant vous plaira peut-être. Selon lui, c’est en termes de devoirs qu’il faut penser et nous n’avons de devoirs directs qu’envers les animaux humains : envers les animaux non-humains, nos devoirs sont indirects et renvoient aux autres humains. Pour Kant, si je promets de m’occuper de ton chien, je dois le faire, mais à cause de mes devoirs envers toi. Selon Kant, dans le même sens, maltraiter les animaux non-humains, c’est entretenir un climat malsain pour les êtres humains parce qu’il insensibilise à la violence.

Il me semble qu’au total l’argumentaire de végétarisme éthique, sous une forme ou une autre, est très solide. Je pense pour ma part qu’on devrait éviter de causer de la douleur aux animaux et éviter les produits qui découlent de pratiques qui leur en causent ; je pense aussi que lorsque de la douleur est inévitable (quand par exemple des animaux sont indispensables pour des recherches nécessaires et souhaitables), on devrait viser à la minimiser ; et je pense enfin qu’on devrait toujours utiliser des animaux situés le plus bas possible sur l’échelle de l’évolution et des systèmes nerveux.

Mais je pense aussi que ce programme ce n’est pas une mince tâche dans le monde actuel. Pour ma part, après une phase végétarienne, je mange ces temps-ci de la viande. Et je mange aussi des fromages, dans la fabrication desquels entre sans doute de la présure animale ; et du chocolat, qui utilise sans doute du lécithine ; et des bonbons et des tas d’autres choses qui utilisent de la gélatine ; j’ai même une ceinture et des souliers en cuir ; et ainsi de suite...

[Je commence ce mois-ci cette nouvelle chronique et durant toute l’année je vous donne rendez-vous ici pour trouver De la philo derrière les gros titres].

NORMAND BAILLARGEON


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