accueil brèves articles liens écrivez-nous abonnement

L’hiver indien

« Crises », « troubles », « route bloqués », « barricades » et ... « autochtones », ces mots, dans l’imaginaire québécois, sont presque synonymes. En décembre 2006, un rapport du comité sénatorial permanent des peuples autochtones soutenait que le gouvernement devait, sous peine de provoquer plusieurs soulèvements, prendre au sérieux les revendications des premières nations et négocier de bonne foi avec eux. Quelques jours plus tard, l’Assemblée des premières nations votait en faveur d’une action collective : le 29 juin, pendant 24 heures, une voie du Canadien National sera bloquée.

Trois mois plus tard, en mars dernier, alors que le spectacle électoral québécois battait son plein, une poignée d’autochtones masqués et bien armés bloquèrent l’autoroute 117 dans le parc de La Vérendrye. Revendiquant de meilleurs conditions sociales (entre autres pour les amérindiens vivant hors réserves), le respect de leurs droits ancestraux et le droit de récupérer les arbres dévastés l’été passé, les protestataires étaient visiblement déterminés (et outillés !) pour interrompre un bon moment la quiétude routinière de cette région. En quelques heures seulement, le gouvernement québécois négocia un règlement favorable aux rebelles. Ces barricades n’ont toutefois pas réussi à éveiller l’attention de l’élite politique québécoise. Comme l’a souligné l’Association des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL), aucun des partis ne traite de la question amérindienne dans son programme (sauf Québec solidaire), aucun des chefs n’en a parlé lors de la campagne (qui fut pourtant très longue, vous en conviendrez) et le mot « autochtone » ne fut prononcé qu’une seule fois pendant le débat des chefs (et par l’animateur Jacques Moisan). Les grands médias, pour leur part, ont traité de cette affaire comme si elle ne constituait qu’un fait divers et se sont rapidement intéressés à d’autres nouvelles. Entre deux « crises », lorsqu’il n’y a pas de montée de barricades - qui font grimper les cotes d’écoute et le tirage des journaux - les mésaventures des Amérindiens semblent peu intéressantes. Les conditions de vie des peuples autochtones sont pourtant des plus critiques, sans aucun doute parmi les pires en Occident, un déshonneur extrême pour les gouvernements canadien et québécois. Sur les réserves, le chômage est en moyenne trois fois plus élevé qu’ailleurs au Canada (il atteint 70% dans les régions les plus éloignées), les crimes violents sont huit fois plus présents, le taux de suicide y est parmi les plus élevés au monde... Les femmes autochtones vivent également des problèmes qui leur sont propres. Fait étonnant par son caractère sexiste : l’égalité entre les sexes, reconnue dans la Charte canadienne des droits et libertés, ne s’applique pas à la Loi sur les Indiens de 1867. Aux problèmes vécus par tous leurs confrères s’ajoute donc, pour les femmes, celui de la violence conjugale (dénoncée par Amnistie internationale en 2004) et des agressions (21 % d’entre elles affirment avoir été agressées physiquement ou sexuellement par un conjoint).

Fuyant cette violence endémique et globale, de nombreux Amérindiens quittent les réserves dans l’espoir d’améliorer leur condition - leur nombre a d’ailleurs doublé, parfois même triplé entre 1981 et 2001. D’origine innu, Paul Robert-Rivest, qui a lui-même vécu dans la rue, est maintenant animateur au Centre d’amitié autochtone de Montréal, un organisme voué à l’aide aux autochtones sans-abris. D’après lui, plusieurs facteurs poussent les Amérindiens à abandonner les réserves : « Principalement c’est le rêve, l’ignorance de ce qu’est la ville. Ils viennent ici parce qu’ils pensent qu’ils vont avoir une meilleure vie. Il y a plus de travail ici. Sur les réserves, il n’y a pas de job ».

Arrivée en ville, effectivement, une partie d’entre eux se trouveront du travail. Entre 40 et 76 % de ces travailleurs vivront cependant sous le seuil de la pauvreté et leur salaire sera nettement moins élevé que ceux de leurs collègues québécois. Les plus malchanceux, pour leur part, viendront grossir les rangs des milliers de sans-abris peuplant les rues de la métropole. Leur quantité est démesurée : alors qu’ils forment à peine 0,3 % de la population montréalaise, le tiers des itinérants chroniques de Montréal est d’origine amérindienne - et leur nombre augmente sans cesse.

Comme les autres sans-abris, les Amérindiens sont confrontés sensiblement aux mêmes rudesses : mépris des passants, intolérance des commerçants, répression policière, manque de ressources des organismes de soutient, etc. Un obstacle supplémentaire guette toutefois les itinérants amérindiens en particulier, un problème de taille, omniprésent dans toute la société québécoise et canadienne, le racisme. D’abord celui des autorités policières, très vivace selon les témoignages des intervenants et des autochtones, mais également celui des autres sans-abris, qui les considèrent, comme beaucoup de Québécois d’ailleurs, comme des « privilégiés ». Marginaux au Canada, ils vivent sur les réserves ; marginaux en ville, ils sont exclus parmi les exclus. Difficile d’imaginer pire...

Les causes de cette misère sont à la fois complexes, multiformes, enchevêtrées et ... simples. Leurs profondes et solides racines sont anciennes, elles forment le socle sur lequel repose l’évolution du Canada. Les autochtones ont été confrontés successivement au colonialisme français (1534-1760), anglais (1760-1867), canadien et québécois (1867-2007). Par l’expropriation de leurs terres, l’intervention armée, des politiques racistes (le concept même de « réserve » fut une inspiration certaine pour les ségrégationnistes d’Afrique du sud) ou d’assimilation (jusqu’en 1970, faut-il le rappeler, le gouvernement arrachait les enfants amérindiens à leurs familles pour en faire des « Blancs » en les enfermant dans des pensionnats religieux) ; tous les gouvernements, qu’ils soient rouges ou bleus, libéraux ou conservateurs, souverainistes ou conservateurs, ont visé soit l’assimilation, soit l’affaiblissement et la marginalisation des différents peuples amérindiens.

Un passé si brutal lègue inévitablement de profondes et éternelles blessures. Mais le véritable problème, le plus grave, ce n’est pas cette « histoire », mais bien sa poursuite, sa continuation. On apprenait dernièrement que le ministère de la Défense nationale avait inclut certaines organisations autochtones parmi les mouvements menaçant la sécurité nationale (au même titre que le Hezbollah et le Djihad islamique). Le ministre pourra répéter jusqu’à épuisement que ce document n’est qu’un « brouillon » et que la « version finale » ne fera pas référence aux Amérindiens, ce texte, qui circulait depuis 2005, offre de sérieux indices sur la manière dont le gouvernement entend traiter ceux qu’il identifie comme étant ses « ennemis potentiels ». L’été ne sonnera décidément pas la fin de l’histoire ; l’hiver indien, sans conteste, est loin d’être terminé...

Marc-André Cyr


DANS LA MÊME RUBRIQUE
Salut Chartrand !
Le party annuel du Couac sera MAJORITAIRE !
Jeunes bouffons
Charest doit rester
Pour prendre publiquement congé de quelques salauds*
Plus de travail pour moins d’argent
Bonne fête Mémé Desmarais
Le « mai ‘68 » du Québec a 10 ans !

© Le Couac 2006
Téléphone / Abonnement: (514) 596-1017