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Lettre ouverte aux dirigeants syndicaux sur l’article 45

Novembre 2003

VOUS NE DOUTEZ PAS, j’ose l’espérer, que vous et moi sommes globalement du même bord. Vous me permettrez donc de vous parler sans détour et franchement, comme à un ami, à un ami qui me déçoit beaucoup.

Je suis, en effet, de ceux qui pensent que, depuis au moins deux décennies, au Québec, vous avez finalement, et dans une trop large mesure, été des fossoyeurs du syndicalisme.

Cela s’est fait petit à petit, subrepticement, de compromission en compromission, de concession en concession, de sommet social en sommet social, de consensus en consensus. Il me semble qu’à chaque fois, vous acceptiez les définitions des questions et des enjeux que d’autres avaient données et que, partant de là, vous tentiez tant bien que mal d’adapter vos discours, vos analyses et vos pratiques à ce cadre. Ce qui ne pouvait manquer d’arriver arriva en cours de route et à force de ne jamais avoir à les prendre en compte et à les réaffirmer, vous me paraissez avoir oublié jusqu’à votre raison d’être, vos valeurs et vos idéaux. Aujourd’hui, vous semblez presque gênés de dire ce qu’ils sont, de reconnaître que vous les incarnez et surtout d’admettre ce qu’ils impliquent : qu’ils vous placent en situation de conflit avec les autres « partenaires sociaux », qu’ils n’ont rien à voir avec un grand nombre des valeurs que les autres incarnent et qu’ils en sont souvent l’exacte négation.

Ces compromissions ont eu des conséquences désastreuses. L’une d’elles est que le grand public - et peut-être surtout les plus jeunes - n’ont depuis vingt ans eu que cet exemple pour se faire une idée du syndicalisme.

Où tout cela nous conduit finalement m’a semblé très clair lors de la marche sur le Sommet de Québec au printemps 2001, marche à laquelle les syndicats québécois participaient aux côtés de groupes sociaux et de militants de tous bords : quand ces militants ont pris à gauche, vers le lieu où les gouvernements et les entreprises complotaient - pardon se réunissaient -, les syndicats, eux, ont pris à droite, littéralement.

En un mot, voici ce que je soutiens : vous avez longtemps cru sagement composer avec les autres forces en puissance, mais vous perdiez votre âme. Vous avez cru faire œuvre utile en allant à de consensuelles réunions sociales et vous perdiez votre identité. Vous avez cru jouer un rôle social et vous avez oublié ce qu’est votre rôle.

Voici cette fois un gouvernement, celui de Jean Charest, qui s’avance, gros Jean comme devant, avec un projet de « modernisation » et de « réingénierie » (sic !) de l’État. Je sais, vous savez, tout le monde à qui il reste trois neurones en état de marche sait qu’il s’agit d’une matraque et chacun sait aussi sur quelles têtes cette matraque va tomber celles des gens que vous devez défendre. Au cas où ce ne serait pas clair, le gouvernement Charest a la gentillesse de nous le souligner d’un trait rouge en amorçant sa modernisation de l’État par un puissant assaut contre l’article 45 du Code du travail. Soyons clair, nous aussi la hache que le gouvernement Charest veut mettre dans l’article 45, cela veut dire que des gens, vos membres, qui gagnent en ce moment un salaire tout juste décent et qui ont un minimum de protection et d’assurance vont demain se retrouver sans protection, sans assurance et avec un salaire extraordinairement amputé. C’est cela qui est en jeu et ça concerne quantité de gens.

Durant les dernières semaines, j’observais vos réactions à ce projet. Pardonnez ma brutalité on jurerait que vingt ans à patauger dans la poutine consensuelle ne vous ont rien appris. Vous cherchez des solutions, menacez gravement (tout le monde pouffe de rire) et sortez des études qui montrent qu’il se fait déjà pas mal de sous-traitance chez nous, que ça ne nuit pas au profit et ainsi de suite. Bref vous acceptez encore une fois la manière dont le Conseil du patronat et le Gouvernement posent la question et vous vous accommodez tant bien que mal - plutôt mal, en fait et par définition - de ce cadre.

Je suggère que vous sortiez de ce cadre et passiez à la vitesse supérieure. Je suggère que vous avez tout à gagner à le faire, tout à gagner auprès de vos membres et auprès du grand public. Plus encore je suggère que toute la société, patrons exclus - mais qu’il est chouette de les exclure, non ? - a tout à gagner que vous passiez à une autre vitesse, que vous passiez à l’offensive, que vous rappeliez que vous avez des dents, que vous avez des valeurs propres, des idéaux propres et des raisons d’être qui vous placent parfois, nécessairement, en situation d’opposition. Et que c’est justement le cas avec l’article 45.

L’occasion est en or. Très peu nombreux sont les Québécois qui n’ont pas, dans leur famille, dans leur milieu, quelqu’un qui n’est pas ou n’a pas été touché par la sous-traitance. Tout le monde sait donc, d’expérience parce qu’il l’a vécu ou parce qu’un ami ou un parent l’a vécu, de quoi il retourne. Partez de là. Menez une énorme campagne. Rappelez, concrètement et précisément, contre qui et contre quoi, en faveur de quoi et en faveur de qui vous combattez. Bref parlez de ces thèmes que vous n’osez plus aborder. Et allez plus loin encore ; donnez tout de suite un exemple.

Car c’est ici que je voulais en venir. Avec une suggestion. La voici ne défendez plus l’article 45 ; passez à l’attaque et réclamez son élargissement. Profitez en pour vous repositionner sur le tableau social, économique et politique.

Je pense sincèrement qu’un énorme changement de cap s’impose dans les centrales syndicales et que notre meilleure stratégie est quelque chose qui ressemble à ce que je viens de dire et pour les raisons que j’ai dites. Et qu’il est plus que jamais le temps de passer aux actes.

Solidairement et anarcho-syndicalement vôtre,

NORMAND BAILLARGEON



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