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Comment les médias québécois ont accrédité le dégel des frais de scolarité

L’individu méprisable qui occupe actuellement le fauteuil du premier ministre du Québec a annoncé récemment qu’il dégèlerait les frais de scolarité lors du prochain mandat qui, selon toute probabilité, l’attend si l’on considère l’ineptie de « l’opposition ».

Cette idée, un clou de plus dans le cercueil du projet d’une éducation universellement accessible élaboré lors de la Révolution tranquille, ne manquera pas de réjouir les recteurs, les journalistes et éditorialistes qui ont préparé le terrain ces derniers mois, manquant par là à leur devoir institutionnel et intellectuel.

La dépolitisation du débat sur le financement de l’éducation, doublée d’une dépolitisation de la pratique journalistique, conduit les médias à couvrir cet enjeux sur la seule base de l’attitude des protagonistes, sur laquelle on a plaqué des schèmes narratifs simplistes.

Le résultat est une légitimation de l’idéologie néolibérale, du fatalisme économique et de l’adaptation stratégique comme dernière « liberté citoyenne », le tout sous le mode irréfléchi d’un renoncement pieux qu’appellerait le Progrès.

Des schèmes narratifs ridicules

Une première caractéristique de ce débat superficiel est l’oubli de la nature publique des institutions d’enseignement supérieur, et la responsabilité inhérente des gouvernements de les financer à la hauteur de leur mission. Cela est d’autant plus facile qu’on postule d’emblée que les finances publiques ne permettent plus de financer l’éducation : il faut donc trouver une nouvelle vache à lait.

L’analyse politique, chez nos scribouillards, se réduira à des schèmes « narratifs » (sic) issus tout droit des fables moralistes à deux sous ou encore des scénarios hollywoodiens.

1. Misérabilisme

C’est donc l’histoire d’une école qui n’a pas d’argent. Il faut en mettre dedans, mais le gouvernement n’en a pas, et n’en aura pas non plus, même s’il le voudrait bien, car il est vertueux lui aussi même s’il est ultracapitaliste et anti-État, ce qui explique son air contrit.

2. Courage devant l’adversité, sacrifice et don de soi

C’est l’histoire du héros confiant qui ose faire le nécessaire (« what must be done ») malgré la douleur, un peu comme on euthanasie un vieux chien malade, la larme à l’oeil.

3. Résister à la corruption, défier la tradition

C’est Jean Charest qui, bravant l’impopularité, risque sa peau (selfless) pour accomplir une tâche rebutante, mais historiquement inévitable. Il ose « briser le tabou » et affronter les méchants « groupes de pression » étudiants, qui ne manqueront pas de « monter aux barricades » pour défendre leurs privilèges (et entraver le Progrès).

4. Se serrer les coudes, faire sa part

Il demande (à contrecoeur) aux étudiants de faire leur part, en bons partenaires du développement des instruments de « création de la richesse » que sont les universités. C’est ici qu’intervient le stéréotype qui stipule que« chacun doit faire sa part », variante 2007 du « chacun doit mettre de l’eau dedans son vin » de la grève étudiante de 2005.

Voici la responsabilité du financement de l’éducation partagée « équitablement » (sic !) par les deux acteurs en présence, ce qui a l’avantage d’éclipser le caractère spécifique de l’état comme agent de redistribution de la richesse collective. La poche d’un étudiant de collège et assiette fiscale étatique sont indifférenciés. Et chacun doit « faire son bout de chemin »...

Cela a aussi l’avantage de présenter celui qui refuse toute concession comme un « jusqu’au-boutiste » incapable de « travailler avec les autres », celui qui veut tout avoir, l’opiniâtre désagréable et inflexible.

5. Être de son temps, reconnaître les « faits », faire face à la réalité, être réaliste

Aucune analyse de classe. Le conflit social n’existe pas. Les néolibéraux n’affament pas l’état depuis 30 ans. C’est simplement que le gel a « fait son temps », qu’il « a vécu », passé de mode comme le fuschia où les guitares pianos.

La nécessité temporelle se joint ici à la nécessité économique, à laquelle il faut ensuire ajouter le troisième ingrédient : l’élément culpabiliste. « Ah ! On ne peut plus se le permettre », sans qu’on sache trop pourquoi, ni comment on se le « permettait », jadis, dans l’âge d’or révolu.

La gratuité scolaire ? Une hérésie, une folie qui ne marche pas et coûte trop cher ! Et, du reste, pourquoi voulez-vous abolir les frais alors que la nécessité économique commande de les hausser ?

The end

Et c’est ainsi qu’une bande d’ignares qui jouent les économistes amateurs, pressés de tirer l’échelle derrière eux, auront accablé des étudiantes monoparentales de 500$ de plus par année avant d’aller bruncher à L’Express. Parce que, du moment qu’on ne pense pas, ça se comprend très vite comme une belle histoire toute simple avec un héros, des péripéties, des adjuvants et une finale logique, comprenant même une belle morale d’abnégation judéo-chrétienne.

Poignarder l’éducation supérieure en versant des larmes de crocodiles : voilà précisément ce qu’on fait les médias québécois. La vérité ne les intéresse pas : ce n’est pas une bonne histoire...

ÉRIC MARTIN *

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* L’auteur a collaboré à une recherche sur la gratuité scolaire que les éditorialistes ont soigneusement ignorée, quand ils ne l’ont pas discréditée sans argumenter



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