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Point de vue d’un écran cathodique
Revoir ce sourire et puis mourir

En février 2003, une étude publiée dans Le Couac qui n’avait pas été soumise à une grande revue scientifique mais qui était sûrement moins biaisée qu’un sondage de chez CROP (voir l’article de Éric Martin en page 4) démontrait qu’à peine le tiers du temps d’antenne de l’émission d’information de 18 heures de Radio-Canada était réellement consacré à de l’information. Les deux tiers restant traitaient plutôt d’accidents, de meurtres et de procès, de la température et des sports.

L’auteur de l’étude concluait que compte tenu que près de 75 % des gens affirment que la télévision est leur principale source d’information, l’étude expliquait bien des choses...

Depuis quatre ans, rien n’a changé sous le soleil dans la grosse boîte de chiffons « J » du boulevard René-Lévesque. On pourrait même dire que ça a empiré puisque ces insignifiances sont rapportées par Pascale Nadeau avec un sourire qui serait très à propos dans une pub de dentifrice, mais qui ajoute ici l’insulte à l’injure.

Le 11 janvier dernier, ce pur produit radio-canadien recevait le comédien Roy Dupuis, qui s’oppose au projet Eastmain-Rupert. L’entrevue avait lieu la journée même où Charest-la-mauviette inaugurait ce projet désastreux pour l’environnement non pas sur place comme prévu, mais bien tranquille à Montréal, loin des Cris qui avaient organisé des manifestations pour s’y opposer.

Voici donc une retranscription de cette entrevue avec en prime la petite voix de mes démons intérieurs...

Pascale Nadeau : Est-ce que vous êtes un peu déçu du manque de mobilisation populaire autour de ce projet-là qui peut-être aurait aidé votre cause ? [« Votre » cause... Toujours ce détachement, qui oscille entre l’incompréhension et le mépris devant les mobilisations citoyennes où l’on sentirait poindre le dédain si le professionnalisme de la speakerine ne lui permettait pas d’afficher sereinement cette dentition remarquable. Et puis quoi de mieux, pour commencer une entrevue, qu’ un constat défaitiste...]

Roy Dupuis : Disons que pour ça, il aurait fallu l’organiser. C’est pas ça qu’on a voulu faire. On a voulu écouter ce qui se passait. Après ça on verra, peut-être qu’il y aura mobilisation. Il semble en tout cas qu’il y aurait eu mobilisation chez les Cris puisque l’inauguration n’a pas eu lieu là où elle devait avoir lieu.

PN : Oui, ils ne sont pas tous d’accord avec ce projet-là. Certains par contre ont accepté le projet. [Vite, vite, il faut rappeler qu’il y a des Cris qui sont à l’argent, qui sont « normaux » quoi, et que finalement ceux qui ne veulent pas le projet ne sont peut-être pas très « lucides », finalement...]

RD : Certains, oui. Mais il y a quand même eu un référendum qui a été fait dans les trois communautés qui vont être le plus touchées dont Chissassibi qui est la plus clairement contre ce projet-là, parce que eux ils ont déjà vécu les projets des années ’70.

PN : Mais je parlais d’une mobilisation des gens du Sud comme vous les appelez, ça est-ce que ça vous déçoit que nous on soit un peu trop indifférents à cette cause-là ? [Allez avoue que t’es déçu, on veut des larmes, des poissons vont mourir après tout non ? Allez Roy, t’es si beau quand t’es triste, parle-nous de ta déception...]

RD : Ça c’est des choses qui s’organisent et la Fondation pourrait éventuellement organiser quelque chose du genre. Mais nous présentement ce qu’on demande c’est un moratoire. Parce que premièrement la population Crie est divisée...

PN : Vous voulez qu’on étudie d’autres alternatives, qu’on mette ça de côté, qu’on n’aille pas de l’avant... [...qu’on recule, qu’on back, qu’on refuse le progrès, qu’on soit des loosers finis, c’est bien ça ?]

RD : Nous on sait qu’il y a des alternatives. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on s’est opposé à ce projet-là. Un an après avoir rencontré Révérence Rupert qui était un organisme de Blancs et de Cris - c’est d’ailleurs la première fois que des Blancs demandent de l’aide à des Cris - ça nous a pris donc un an à étudier le projet pour se rendre compte qu’il y avait moyen de faire autre chose. Et je pense qu’aujourd’hui, en 2006, c’est clair pour moi et pour bien des gens qu’on ne peut plus empiéter sur l’environnement à moins que ce ne soit absolument nécessaire.

PN : Vous avez un attachement particulier à cette rivière, vous la connaissez bien, vous l’avez descendu en canot... [eh oui, je suis sûr que vous l’attendiez comme moi. C’était écrit dans le ciel : allez hop, un peu de « human interest » ! On regrette que ce ne soit pas Chartrand qui soit là pour lui dire comme à Derome : « Ça fait chier le « human interest »]

RD : euh... oui, je l’ai canoté une couple de fois, mais je peux pas dire que je fais ça parce qu’on m’enlève un terrain de jeu. Non non, pour moi c’est un peu plus que ça. Cette rivière-là est une richesse qui se fait de plus en plus rare...

PN : Mais concrètement, au niveau environnemental, quelles sont vos plus grandes craintes ? [Puisque l’entrevue achève et que les raisons de leur opposition n’ont même pas encore été abordées, faut bien assumer le minimum syndical...]

RD : Y’a le mercure. Y’a eu des études d’impact commandé par Daniel Green du Sierra Club qui sont arrivées à des résultats de cinq fois plus de contamination que ce qui était annoncé par Hydro-Québec. Y’a tout l’aspect social aussi. Y’a un médecin qui est en place là-bas et...

[Wow, wow, wow... Une crainte c’est assez ! On a le méchant mercure, c’est correct. On va tout de même pas rentrer dans les maladies que ça provoque, les gens sont en train de souper, quand même...] PN : Mais c’est aussi un projet qui a des aspects positifs vous le reconnaissez : création d’emplois, enrichissement... [Et puis ça va faire le niaisage, là on va parler des vrais affaires ! Création d’emploi, création d’emploi, création d’emploi... Quand le pendule cessera d’osciller et que vous vous réveillerez, vous direz que ça ne peut être qu’un bon projet parce que ça crée de l’emploi...]

RD : Pour nous ça c’est pas un argument parce que la création d’emploi, premièrement, si on prend l’économie d’énergie, à l’échelle du Québec, par million de dollars investis, crée plus d’emplois que n’importe quel projet de barrage, ça on a les études qui le prouvent . Deuxièmement, les Cris ont sur la table présentement deux contrats pour de l’éolien - parce qu’ils sont assis sur l’Arabie du vent - des contrats des Américains et des Ontariens. Ça aussi ça crée de l’emploi. Eux ils étaient prêts à échanger le vent contre le détournement de la Rupert.

PN : On verra ce que tout cela va donner, s’il y a encore de l’espoir pour vous euh... Roy Dupuis, merci beaucoup, merci d’avoir été là. [Oui, merci vraiment beaucoup de nous avoir permis de manifester un simulacre d’humanité... et peut-être se reverra-t-on à la grande Guignolée des médias de l’an prochain, les gens ont tant besoin d’espoir pendant qu’ils se font rouler par l’économie... euh, pardon, pendant que roule l’économie...]

« Beding, bedang, bedong !!! » C’est toujours aussi impressionnant le bruit d’un écran cathodique traversé par une masse...

YVON D. RANGER



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