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Les petites madames et les champignons

Il y a quelque 35 ans, une centaine de travailleurs de Waterloo vivaient une dure grève à la compagnie Slack’s, une fabrique de champignons. Les salaires, bien sûr, étaient bas. Mais les conditions de travail étaient pires encore.

C’est que les champignons sont des bibittes plutôt capricieuses. Chez Slack’s, on les faisait pousser dans du fumier de cheval en provenance des pistes de course de Montréal, la Richelieu et Blue Bonnets. Les mains dans le fumier et dans la noirceur, les champignons étaient cueillis tant dans la chaleur torride de l’été que dans les froids glaciaux de l’hiver. Tous avaient les doigts déformés par toutes ces années à gratter dans le fumier.

Les travailleurs devaient revêtir une espèce de combinaison. Été comme hiver. Sauf que l’hiver, quand ces combinaisons avaient passé quelques heures dans un froid humide, elles devenaient raides comme des barres à clous. On imagine la difficulté de les enfiler de même que l’inconfort de porter quelque chose ressemblant à une camisole de glace.

Pour s’éclairer dans cette noirceur, on affublait les ceuilleurs de casques de mineurs munis d’une petite ampoule qui fournissait une lueur blafarde. Casques, en passant, qui ne faisaient plus l’affaire des compagnies minières qui les refilait à Slack’s à vil prix.

Au plafond, un système de gicleurs s’agitait à heures fixes pour asperger de vapeurs de formaldéhyde les couches de champignons, histoire d’empêcher d’autres micro-organismes de leur faire concurrence. Que les travailleurs soient ou non à l’intérieur. Vous avez déjà sniffé du formaldéhyde ? Moi si. Un ouvrier avait soulevé le couvercle d’un baril qui en contenait pour me le faire sentir. Quasiment tombé à la renverse !

Mais comme je le disais, les champignons sont des bibittes capricieuses. Qui sortent tout d’un coup. De là l’expression : pousser comme des champignons. Et quand les champignons sont prêts, leur cueillette ne doit souffrir aucun retard. Et les travailleurs de rappliquer, quelle que soit l’heure. C’est ainsi qu’à quatre heures du matin, dans un entrepôt presque congelé, à la noirceur, coincés dans des combinaisons humides et glacées, à deux mains dans le fumier, respirant le formol à pleins poumons, des ouvriers de Waterloo devaient se plier aux caprices des champignons.

Avant la lettre, le Just in time était inventé.

Wal-Mart l’a su.

Le Wall Street Journal nous l’a appris dans sa livraison du 6 janvier. Dorénavant, les 1,3 millions d’employés de la plus importante entreprise au monde verront leurs heures de travail déterminées par un ordinateur mis au point par la compagnie Kronos Inc. Finies les heures de travail, une vingtaine en moyenne, fixées à l’avance. Fini aussi le chèque de paie dont on connaissait le niveau et à partir duquel un budget pouvait être établi. Dorénavant, c’est sur appel que viendront travailler les employés, en fonction de l’achalandage. Des employés traités au même titre que les marchandises en inventaire. La petite madame de Wal-Mart devra être près de son téléphone pour savoir à quel moment l’ordinateur constatera que les caisses fonctionnent à plein et que ses services sont requis, dans l’heure et pour une heure. Comme pour les champignons. « Il nous faut toute la flexibilité nécessaire pour avoir des employés seulement quand il y a une demande qui le justifie », a expliqué la porte-parole de Wal-Mart.

« Shake up many employees’ lives », dit l’article. On s’en doute bien. Un exemple parmi des dizaines. Comment réserver les services d’une gardienne si on ne sait pas quand et si on sera appelé ? Cette méthode permettra aussi à Wal-Mart d’éviter de se mettre dans l’illégalité en forçant ses employés à faire des heures supplémentaires souvent impayées. Huit à douze heures par mois, selon les estimations. En décembre 2005, la cour californienne condamnait Wal-Mart à payer 172 millions $ à 116 000 travailleurs à l’heure à qui avait été refusé du temps pour manger.

Serge Halimi, du Monde diplomatique, a bien cerné le problème : « Wal-Mart n’est au fond que le symptôme d’un mal qui va. Chaque fois que le droit syndical est attaqué, que les protections des salariés sont rognées, qu’un accord de libre-échange accroît l’insécurité sociale, que les politiques publiques deviennent l’ombre portée des choix des multinationales, que l’individualisme du consommateur supplante la solidarité des producteurs, alors, chaque fois, Wal-Mart avance... »

Michel Rioux



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