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La putain de la rue Saint-Jacques

Enfant, j’avais maintes fois entendu les grandes personnes parler de « la putain de la rue Saint-Jacques ». C’était quand elles commentaient ce qu’elles avaient lu la veille dans La Presse. Je m’interrogeais. Comment parler ainsi d’un journal dont ma prude grand maman se délectait chaque jour, à la recherche de qui de ses lointains cousins étaient décédés ? J’ai vite compris : « putain », parce que déjà les gens de l’époque considéraient La Presse comme étant plus préoccupée des intérêts des gros bonnets que de ceux du monde ordinaire ; rue Saint-Jacques parce que l’édifice de La Presse y est situé, mais aussi parce que les gros bonnets avaient pignon on St-James Street.

Dans les années cinquante, l’arrivée de la télévision a fait que l’on a moins entendu la vilaine expression. Et pour cause. Pas encore menacés d’avoir à s’occuper des vases chinois, les artisans du nouveau média avaient réussi à créer une relative ère de liberté. Or, se sentant en grave danger vu cette concurrence, La Presse s’était rapprochée du peuple. Pas pour longtemps. Il arriva que la Révolution tranquille avait fait grincer des dents un Franco-Ontarien ayant fait fortune dans le transport par autobus. Le monsieur avait des crampes à l’estomac rien qu’à penser à la « rafle » par l’État de sa chère Shawinigan Water and Power. Il s’appelait Paul Desmarais et détenait une bonne part des actions de la Shawinigan. Les audaces des « Castro du Nord » devaient cesser ! Le monsieur a donc décidé que le capital récupéré de l’expropriation de la Shawinigan serve à créer Power Corporation, un holding qui, en 1967, achète La Presse. La fin de la récréation venait de sonner.

L’arrivée de Trudeau en 68 et sa ferme intention de museler Radio-Canada fait comprendre à Desmarais que les temps étaient maintenant au beau fixe et que La Presse pouvait redevenir putain. On a donc eu droit à cette loufoque scène du Temps des bouffons où le maître de cérémonie, un certain Roger D. Landry, lance à un sélect auditoire : « You are as beautiful as I think I am. Applaudissons nous. » Décodons : Vous êtes beaux. Et moi (dont la tâche est de contenir la plèbe), je suis également beau. Applaudissons-nous. Paul Desmarais ne pouvait trouver mieux comme directeur. Et quelle trouvaille que ce Gala de l’excellence La Presse ! Au lieu de se chamailler avec Radio-Can, on peut négocier une très profitable convergence avec la Grosse boîte de chiffons J ! Quelle bonne façon de ramener le peuple à la belle époque du cardinal !

Si, quand il s’agit de déifier le marché, La Presse avec l’arrivée de Nathalie Elgrably, a dû partager le trottoir avec Le Journal de Montréal, elle est putain indétrônable en matière « d’unité nationale ». L’unité du Canada, s’entend. Et on vient de voir un Pratte suppliant les délégués libéraux du ROC de voter en faveur de la résolution voulant que le Québec soit une nation. Invitant même les trudeauistes à s’y commettre (Pratte, Quebec as a nation ? Absolument !, Globe and Mail, 26 octobre). Façon comme une autre de dire que tout cela ne veut rien dire. Lysiane Gagnon descendra plus bas encore en disant aux Anglos que « ce n’est pas le Québec qui forme une nation, mais les Québécois », entendez les Canadiens français (There’s no Quebec “nation”, Globe and Mail, 13 novembre). Elle leur donne raison de vouloir que le Québec soit une province comme les autres. Elle dénie donc le droit de la majorité francophone du Québec d’intégrer les immigrants à sa culture. Étrange qu’elle ne répète pas cela dans sa chronique de La Presse. Dans celle du Globe du 20, elle conseille à ses amis de ne plus s’en faire : lors de la prochaine campagne électorale, Jean Charest n’aura qu’à peindre le PQ comme le parti qui divise les Québécois en voulant un référendum et la partie sera gagnée. Elle aurait pu ajouter : « Nous à La Presse, cela fait quarante ans que nous bossons à diviser les Québécois et ainsi sauver le Canada. Applaudissez-nous. » Mais commence peut-être à se fissurer tout l’édifice idéologique mis en place depuis ces quarante ans par Ti-Paul pour empêcher les Québécois de prendre en mains leur destin. Une hirondelle ne fait pas le printemps, mais, notre hirondelle est ici un journaliste, anciennement de l’écurie Gesca, et qui maintenant clame son haut-le-cœur. Dans Vous êtes pas tannés...bande de caves (s’est-il inspiré de ma dernière chronique ?) (Le Journal de Montréal, 11 novembre) Michel Vastel écrit : « ...en gros le message de Pratte aux Québécois est celui-ci : « Vous n’êtes capables de rien de bon. Regardez ce que font les autres, c’est tellement mieux ! Et n’allez surtout pas vous plaindre puisque vous êtes responsables de votre malheur. Alors, le débat sur la nation, ne vous mêlez pas de ça, c’est pour les grands... » Dès le lendemain, Pratte réagit : « Nous allons continuer d’expliquer pourquoi les Québécois n’ont nul besoin de prendre le risque de la séparation....Et bla, bla, bla. » Ce que Pratte veut dire à ses lecteurs, qui sont sûrement très majoritairement souverainistes : « Je vais continuer à vous enfoncer le Canada dans la gorge, même si vous n’aimez pas cela. » Preuve que le Québec est colonisé, on ne peut même pas penser le centième d’une situation semblable à la Gazette. Alors que tous les feux rouges clignotent « danger », notre mercenaire scribouilleur à la solde des Desmarais nous chante encore que « tout va très bien madame la marquise. » Comme au temps de Duplessis, le monde ordinaire n’a pas fini de penser. La Presse reste encore la grande putain de la rue Saint-Jacques.



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