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In memoriam, Farley C. Matchett (1962-2006)
Pour que cesse la barbarie

De nombreux québécois ont été choqués d’apprendre que l’État du Texas avait exécuté Farley C. Matchett le 12 septembre dernier. Après avoir croupi 15 ans dans le couloir de la mort, Matchett n’aura donc pas échappé à la machine de mort texane malgré les nombreuses demandes de grâce venues de partout à travers le monde.

Ayant été impliqués dans le comité québécois de soutien pour Farley Matchett, nous vous offrons ici une brève chronologie de cette campagne. Parce que si cette bataille a été perdue, la lutte qui a amené des milliers de personnes à dénoncer cette pratique barbare nous rapproche inéluctablement de l’abolition universelle de ce châtiment moyenâgeux. Car son abandon progressif, dont la tendance se confirme à l’échelle du globe, n’est pas le fruit du hasard mais bien de luttes acharnées comme celle qui a été inspirée par Farley Matchett.

Voici donc, pour la mémoire de Farley, mais aussi pour susciter d’autres campagnes contre la peine de mort, quelques événements marquants de notre dernière année de lutte.

 

La plupart des membres du comité ont pris connaissance de l’histoire de Farley Matchette par l’entremise des deux films que le réalisateur québécois Julien Élie lui a consacré, Le Dernier Repas (2002) et 999 060 (2004) (voir ici pour des extraits). Leur amitié qui remonte à 1998, alors qu’un article lu dans Charlie Hebdo amène Élie à écrire une lettre à Farley. La réponse du condamné à mort le touche et pousse Julien à le visiter dans sa prison de Huntsville au Texas. Il en revient bouleversé et passera les années suivantes à réaliser ses deux films.

31 mars 2006. Des collaborateurs du Couac, qui ne connaissent pas encore les autres membres du comité, organisent une projection des deux films de Julien Élie au café Le Placard à Montréal.

Fin avril 2006. On fixe la date d’exécution de Farley au 29 août 2006 pour ensuite la reporter au 12 septembre 2006. « J’imagine que le bourreau devait marier sa fille le 29 août... », commente pince sans rire Julien Élie qui sait quelle mise en scène morbide attend Farley. En effet, Farley est alors transféré quelques temps dans une autre prison, histoire de bien marquer le début du compte à rebours.

Juillet 2006. Le Couac publie un article sur la peine de mort aux États-Unis et sur l’histoire de Farley.

Août 2006. Au retour des vacances, les « couacquistes » sont mis en contact avec le reste du comité de soutien québécois à Farley Matchett et mettent sur pied, en collaboration avec Amnistie Internationale, une vaste campagne de pressions auprès des instances politiques pour tenter de sauver Farley. La campagne, qui est présentée sur le site d’Amnistie Internationale, comprend la signature d’une pétition, la recherche de personnalités appuyant la démarche et l’envoi de fax au Texas Board of Pardons and Paroles qui peut recommander la clémence des condamnés à mort au gouverneur de l’état.

Début septembre 2006. Consternation à l’intérieur du comité : nous apprenons de la bouche d’un membre du Texas Board of Pardons and Paroles que l’avocat de Farley, Anthony S. Haughton, n’a pas déposé la demande de grâce pour Farley dans les délais prévus et que les centaines de fax qui ont été envoyés au Board ne peuvent donc pas être pris en compte puisque les fax demandent d’appuyer cette demande. Bienvenue à Kafkaland... Colère et découragement au sein du groupe. Après un premier avocat dépressif qui s’est finalement suicidé, et un autre qui l’a aidé du bout des doigts, Farley, comme bien d’autres Noirs d’origine modeste, aura été mal servi jusqu’à la fin par ses avocats.

9 septembre 2006. Julien Élie est interviewé par Jacques Bertrand à l’émission Macadam Tribu sur les ondes de Radio-Canada.

5 septembre 2006. Plus d’une centaine de personnes s’entassent dans le petit café Le Placard pour visionner 999 060 et entendre Thomas Hellman, Lhassa de Sela et Balthazar nous réchauffer le cœur de leurs chansons. Plusieurs autres invités défilent, dont Paul Ahmarani qui nous fait une lecture poignante d’un texte de Victor Hugo contre la peine de mort.

12 septembre 2006. Nos espoirs s’envolent à mesure que les heures passent. Nous expérimentons un funeste compte à rebours, indigne de l’espèce humaine. Finalement, la triste nouvelle finit par arriver, avec les dernières paroles de Farley : "À ma famille, à ma mère et à mes trois précieuses filles, je vous aime tous. À mon frère et à ma sœur qui m’ont apporté leur soutien tout au long, restez forts et sachez que je vais vers un monde meilleur. Je demande pardon. À la famille de la victime, que ma mort vous apporte la paix et la consolation, puis passez à autre chose. Notre Seigneur Jésus-Christ, je me recommande à toi. Fais en sorte que ce ne soit pas la fin. Allez-y. Je suis prêt".

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Un journaliste québécois, que nous avions mis en relation avec Farley Matchett, a réalisé une entrevue avec ce dernier quelques jours avant la date fatidique. N’ayant pu réussir à publier l’entrevue dans le quotidien qui l’emploie, il nous a transmis les questions-réponses qu’il a échangés avec Farley par courriel. En voici un extrait :

Pouvez-vous nous dire où vous vous trouvez présentement et dans quelles conditions vous vivez ?

Farley Matchett : Le couloir de la mort (Death Row), qui compte 3500 lits, se trouve dans la prison Polunsky Unit Prison. Mais, en fait, ce sont 500 prisonniers supplémentaires qui logent ici. Les 12 bâtiments que comprend notre prison sont strictement utilisés pour le couloir de la mort.

Nous sommes enfermés 22 heures sur 24 et les repas nous sont servis à travers des fentes que les gardiens ouvrent à l’aide d’une barre. Nous avons droit à 2 heures de récréation par jour, mais sans contact physique entre les prisonniers. Nous pouvons seulement nous parler.

Nous pouvons recevoir 2 heures de visites chaque semaine. Les machines à écrire, les radios, les ventilateurs et les bouilloires sont à la charge des prisonniers.

Nous prenons une douche chaque jour en isolation totale. Chaque fois que nous quittons la cellule, nous sommes menottés.

Selon vous, qu’elle est la chose la plus importante que la société américaine (et le monde) devrait apprendre de votre histoire personnelle ?

Farley Matchett : Voici ce que les États-Unis et le monde devraient savoir : ceci peut arriver à n’importe qui, à moins que nous commencions en tant que personne à nous tenir debout, car, comme le disait Martin Luther King Junior « l’injustice où quelle soit est injustice aux États-Unis » Mon histoire devrait servir à ouvrir les yeux sur le fait que la justice aux États-Unis est une épée à double tranchant... Les pauvres ont droit à la lame la plus aiguisée, les riches s’en tirent avec une lame émoussée. Le statut socio-économique, l’origine ethnique, la religion et les croyances jouent un rôle prépondérant dans l’application de la peine capitale.

Y-a-t-il un message que vous aimeriez transmettre, une émotion que vous voudriez partager ?

Farley Matchett : Je tiens à dire à toutes et à tous que j’apprécie les efforts de ceux qui se sont battus pour moi et qui m’ont soutenu dans ma lutte pour la vie et pour la liberté. Que vous soyez pour ou contre la peine capitale, je dis que ces actes barbares n’ont aucun effet dissuasif, comme le prétendent ceux qui appliquent la peine de mort. Cette dernière ne sert qu’à assouvir la soif sanguinaire des égo de ceux qui sont au pouvoir. Les pauvres sont sacrifiés pour « nettoyer la société », mais les États-Unis ont toujours maltraité les femmes et les hommes noirs, et ce système d’esclavage moderne enferme aujourd’hui plus de 47% de femmes et d’hommes noirs dans ses prisons du Texas... pour servir de main-d’œuvre gratuite dans les champs. Le couloir de la mort contient à lui seul 41% de personnes noires. Pourtant, malgré ces deux pourcentages, nous ne représentons, comme race, que 14% de la population du Texas. Et pour couronner le tout, on nous maintient en isolement et on nous tue.

Quelle que soit l’issue de ce 12 septembre, je suis entre les mains de Dieu et là où je suis, ils ne peuvent plus m’atteindre. Je suis en paix avec moi-même. J’ai foi en Dieu, confiance en mon avocat Anthony S. Haughton et j’ai le support de ma famille et de mes amis.

Ce qui me blesse vraiment, c’est de voir le prix à payer pour ma mère, ma grand-mère, mes filles et mes proches. Ils ont été trompés et souffrent en silence. Cela n’est pas juste et j’espère de tout cœur que d’une façon où d’une autre la justice montrera son visage d’ici le 12 septembre à 18 heures.

Merci à toutes et à tous. J’espère recevoir de vos nouvelles le 13 septembre, lorsque la victoire aura été acquise.



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