accueil brèves articles liens écrivez-nous abonnement

LE GOUFFRE

La cartographie du terrorisme est assez simple à faire : elle coïncide en gros avec celle de l’impérialisme de conquête. L’une et l’autre se superposent plutôt exactement. Les territoires où sévit le terrorisme sont les mêmes que ceux où règne cet impérialisme. C’est en gros le même découpage : la Palestine, l’Irak, l’Afghanistan. L’occupation est le principal facteur qui provoque le terrorisme.

Cela ne veut pas dire que l’impérialisme n’existe que dans ces territoires. Prenez l’Amérique latine, où il n’y a pas à proprement parler d’occupation et où il y a justement bien moins de terrorisme organisé qu’au Moyen-Orient. Dans les trois pays occupés que je mentionne, se concentre une violence extrême, qui n’a pas son équivalent ailleurs.

Si l’occupation est la grande cause, le terrorisme qui la suit immanquablement est une défense et les terroristes dont il s’agit sont des résistants.

Il faut cependant noter par ailleurs une étrange conséquence du désordre infini dans lequel l’Irak se trouve plongé : la quasi-guerre civile entre deux confessions du même Islam. Cela est d’une autre nature. Mais il est possible que ce pourrissement n’ait pu se produire qu’à la faveur de la dislocation du pays, déjà en proie aux conséquences de la guerre et de l’occupation. Du reste, l’une des deux factions est accusée de complaisance envers les Etats-Unis. Là encore l’occupation est donc visée.

Celle-ci est un phénomène statique. Elle ne peut bouger ni prendre fin. Elle est prisonnière. Il faut que l’occupant reste là, immobilisé, continuant paradoxalement d’alimenter le terrorisme et le désordre sans pouvoir les maîtriser, de sorte que cet antagonisme forcené est comme une situation fermée, un panier de crabes.

Les Etats-Unis, en pareille matière, ne comptent que sur la force, et la force, ne pouvant triompher, ne fait que créer à mesure une violence contraire, laquelle se constitue en opposition permanente. C’est ainsi que la résistance, qui n’a guère d’autres moyens que la terreur, installe dans le monde une forme de guerre anarchique et néanmoins cohérente, depuis des forces pratiquement insaisissables. S’ensuit alors un état général d’hostilité plus ou moins active ou plus ou moins larvée, qui ne peut aboutir. Sans parler de l’incroyable anarchie qui fait que l’on s’attaque aussi, sans discrimination, à des civils, à des concitoyens. Ici on est obligé de reconnaître qu’on ne comprend plus.

Mais pendant ce temps, étant donné ces ennemis, armée d’occupation et résistants, qui ne peuvent être ni vainqueurs ni vaincus, quelque accident effroyable peut éclater en aucun temps, là ou ailleurs, qui provoquerait des conséquences et des ripostes susceptibles d’embraser, bien au-delà des prévisions et des volontés, plusieurs pays dès lors sans contrôle de leur propre politique et engagés dans une spirale dont il n’y aurait plus moyen de sortir. On est déjà dans ce danger-là, sans doute. Voilà le feu sur lequel la politique insensée du gouvernement américain souffle depuis cinq ans.

À partir d’un certain degré de provocation, il n’y a guère plus de gouverne possible, et c’est ce que les deux grandes guerres ont démontré. Les événements peuvent s’enchaîner et se relancer les uns les autres sans qu’on puisse en arrêter le cours.

On pourra même en arriver, comme ultime riposte, à vouloir écraser non plus une armée mais un peuple, littéralement De cela, on a eu un avant-goût au Liban : Israël ne livrait pas des combats, il anéantissait un pays par morceaux. Un jour ou l’autre, en viendra-t-on à faire la guerre par une succession d’apocalypses locales ? Il faut y songer : une violence totale et sans pardon ne s’arrête pas et elle tend à échapper à toute mesure. À la limite, le monde semble en vue d’un tel dérapage exponentiel possible. C’est comme une mécanique et nous voilà déjà loin dans cet engrenage.

Des hommes d’État devraient s’en effrayer, se ressaisir, avertir, et changer radicalement la politique. Mais ils n’en feront rien. La fatalité compte sur leur myopie. Ils sont eux-mêmes des roues de la machine, et des parties du destin. Ce qu’il y aurait à terme, c’est un gouffre. Où voit-on cela simplement suggéré ? Pour ainsi dire nulle part, pas même dans les dénonciations de la politique impérialiste.



© Le Couac 2006
Téléphone / Abonnement: (514) 596-1017