
Vendredi le 11 avril dernier s’est tenu à la Cinémathèque québécoise de Montréal un événement pour le moins incongru : le lancement d’un livre… sans le livre ! Un problème avec l’imprimeur, avec la livraison ? À voir les conversations graves et animées des invités massés dans le petit bar de la cinémathèque, il y avait quelque chose de plus sérieux.
C’est que les auteurs du livre en question, Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique, avaient reçu la veille du lancement une mise en demeure de la compagnie minière canadienne Barrick Gold les menaçant de poursuites judiciaires si le livre était lancé dans sa forme actuelle. Pour le dire un peu plus directement, Alain Denault, William Sacher et Delphine Abadie, les trois auteurs du livre, ainsi que l’éditeur Écosociété et les membres de son conseil d’administration venaient de se prendre un SLAPP en pleine gueule !
Un SLAPP, c’est une “Strategic Lawsuit Against Public Participation”, autrement dit une poursuite judiciaire que les compagnies intentent à grand frais d’avocat contre des regroupements citoyens sans le sous afin qu’ils cessent de s’intéresser à leurs petites affaires…
Et dans le cas des compagnies minières canadiennes, « petites affaires », c’est peu dire : près de 60 % des sociétés d’extraction et d’exploration minières du monde sont inscrites en Bourse au Canada. Sans compter que l’extraction minière, c’est aussi bien salissant. Et pas seulement au sens propre, si l’on en croit les auteurs de Noir Canada qui colligent dans leur ouvrage de nombreux faits déjà rapportés ailleurs dans le monde par plusieurs ONG, journalistes ou experts de l’ONU. Comme le dit la présentation de l’ouvrage : « S’il ne s’agissait pas de faits scrupuleusement recensés et vérifiés, ce livre serait un roman noir, un thriller économique qui fait froid dans le dos. »
Mais malheureusement, corruption, expropriations brutales, répression des travailleurs, maintien de conflits régionaux pour obtenir de juteux contrats et pillage institutionnalisé des ressources des pays africains par les minières canadiennes semblent s’apparenter bien plus au réel qu’à la fiction. Malheureusement pour les africains, mais aussi pour les citoyens canadiens qui se retrouvent à financer ces exactions, souvent à leur insu, via les placements de ses gouvernements, ses portefeuilles d’actions privés, ses REÉR ou ses cotisations à des fonds de retraite.
C’est ce genre de détail agaçant pour les pouvoirs en place qu’expose le livre de Denault et ses collègues. Sans oublier de démonter au passage l’image factice d’un Canada ami de l’Afrique pour une autre image, mois reluisante : celle d’un État qui couvre économiquement et politiquement les activités de ses compagnies minières à l’étranger. Activités qui se résument, selon les auteurs de Noir Canada, à « prendre possession des ressources d’un pays pour une bouchée de pain puis en tirer des profits financiers colossaux sur les places boursières, pour enfin inscrire les actifs dans des paradis fiscaux. »
Les auteurs se doutaient bien que les données rassemblées patiemment dans leur ouvrage ne leur vaudraient pas des louanges de la part des compagnies minières canadiennes, mais de là à procéder par intimidation aussi directement que l’a fait Barrick Gold, voilà qui les a quand même laissé songeurs.
Cela dit, plusieurs personnes présentes au « non lancement » étaient d’avis que la stratégie de la Barrick pourrait bien avoir l’effet contraire escompté. En effet, à l’heure où l’opposition à Ottawa fustige l’inaction du gouvernement Harper face aux recommandations d’un rapport publié en mars 2007 sur les agissements des entreprises minières canadiennes à l’étranger, et où le ministre de la Justice du Québec, Jacques Dupuis, a reconnu l’importance d’une législation empêchant des recours abusifs comme les SLAPP, l’intimidation dont sont actuellement victimes les artisans de Noir Canada pourrait conforter ces démarches et augmenter l’indignation citoyenne grandissante sur cette question.
[ NDLR : Au moment d’aller sous presse, nous apprenons que les Éditions Écosociété ont finalement décidé de diffuser en librairie dès le 15 avril le livre Noir Canada, et ce, malgré les menaces de poursuites de Barrick Gold. Un geste courageux qui méritera certainement un suivi dans notre prochain numéro… ]
YVON D. RANGER
Plus d’info :
www.ressourcesdafrique.org/ (collectif dont sont membres les auteurs du livre)
http://www.ecosociete.org/t117.php (page consacrée au livre sur le site d’Écosociété)
www.miningwatch.ca/index.php (site sur les compagnies minières canadiennes)
http://lapresseaffaires.cyberpresse.ca/article/20080414/LAINFORMER/80414161/5891/LAINFORMER01 (l’annonce de la décision d’Écosociété d’aller de l’avant)