La Une (mai 2012)

Du consensus à la révolte



Au début, il y avait le consensus. Plus encore que le consensus, il y avait cette impression de consensus, cette idée que tout le monde était d’accord qu’il ne fallait pas trop déranger. D’où vient cette conception que nous étions nés pour un petit pain ? Comment se fait-il que nous ayons intériorisé à ce point que nous étions un peuple qui ne voulait pas se chicaner ? Est-ce si vrai ? Sommes-nous tous et toutes tant liés les uns aux autres que nous essayons par tous les moyens de nous accommoder ? Est-ce qu’il y a au Québec moins de chicanes de voisins, moins de chicanes de famille, moins de ressentiment et de haine dans nos coeurs que chez les autres peuples ?

Parfois, des voix se sont levées. Marginales, je vous rassure. Des personnes qui ne comprennent pas le bon sens, qui dérangent, perturbent, mais qu’on peut, d’un ou deux coups d’articles, cacher sous le tapis ou faire taire à coup d’élections qui donnent, magiquement, des « mandats clairs » pour tout ce que veut accomplir le gouvernement. Il y a aussi cet éternel appel au calme, à cet esprit québécois du consensus qu’on reproduit en y faisant appel. N’avezvous pas honte de déranger l’ordre établit ? Ne savezvous pas qu’on est un peuple de consensus-né-pourun- petit-pain ? Ne me faites pas mentir.

Puis sont arrivés les réseaux sociaux. Non pas qu’ici, ou ailleurs, les mouvements sociaux ont émergés tout d’un coup, spontanément, magiquement parce que Facebook était là. Non pas que la solidarité a été créée parce que je peux maintenant liker le statut du FRAPRU et suivre la CLASSE sur Twitter. Mais force est d’admettre que les changements technologiques dans les moyens de communication amènent des changements également dans notre rapport aux autres, à soi et à la société. On se sent moins seul, mais l’est-on vraiment ?

Comment se révolter en 2.0 étapes faciles

Ainsi, à travers le Québec, à travers le monde, de nombreuses personnes sentaient en elles monter la colère. La colère de voir leur société se faire détruire, la colère de voir la démocratie n’être qu’une farce, la colère de ne rien pouvoir faire pour changer les choses, la colère de voir les mensonges de ceux qui nous gouvernent en voyant ce qui se passe ailleurs. Mais ici comme ailleurs, c’est une colère difficile à partager. Et comme on ne doit parler ni de politique ni de religion en bonne compagnie, ce n’est que lorsque l’indignation devient insurmontable, que lorsque même mononc’ Jérésime ou matante Fatima trouve la situation épouvantable qu’il devient socialement acceptable de se révolter collectivement.

Les réseaux sociaux, s’ils ont une force, c’est bien celle d’accélérer le mouvement. Si mon indignation n’est que celle d’une gogoche chiâleuse, elle s’ajoute à celle de ma soeur qui remarque l’indifférence d’un gouvernement à un mouvement pacifique, créatif et revendicateur, à celle de mon oncle qui est exaspéré par le blocage du pont, mais qui n’appellerait pas ça de la violence et à celle d’une collègue qui assistait tranquillement à une manifestation quand l’antiémeute a décidé de foncer dans le tas. Tous ces statuts se renforcent l’un l’autre et s’accompagnent de photos, vidéos et autres témoignages directs qui rendent difficile, malgré ce que le premier ministre peut en penser, d’être cité « hors contexte ».

On se rend alors compte qu’on n’est pas seul·e. Que nous sommes plusieurs à penser que le petit pain pour lequel on est supposé être né, n’est pas assez, n’a jamais été assez et qu’en plus, on se le fait gruger jusqu’à ce qu’il ne nous en reste que des miettes. Ce petit pain, ce n’est pas nous qui le voulons, c’est un eux impersonnel qui nous l’impose.

Cette solidarité réaffimée dépasse les frontières générationnelles et celles du Plateau Mont-Royal. Le mythe des jeunes contre les vieux (ou le contraire) ne se retrouve pas sur les réseaux sociaux. Les groupes de parents et de grands-parents côtoient ceux des étudiants post-secondaires et même secondaires. Des appuis de partout à travers la province et le monde se joignent au mouvement. On se sent uni, fort, motivé. Des actions sont créées. Ici, on invite à aller au musée d›art contemporain habillé en rouge, là on donne un rendez-vous pour une manif improvisée devant les bureau de Line Beauchamp. Puis on lance des pages facebook, des hashtag sur twitter, des micros site web. On réseaute, connecte, diffuse.

Pendant ce temps, chez notre beau-frère…

Si ce mouvement général est magnifique, s’il arrive à nous galvaniser, à nous rassurer sur l’état du monde, si on se sent uni et prêt à la révolution, rappelons- nous que cette énergie et ce réseautage existent pour tout le monde. Se côtoient donc dans des univers parallèles des groupes contre la grève, des sites invitant à contester la légitimité des assemblées générales, des statuts aux commentaires unidirectionnels liant les étudiant·e·s en grève à des bébés gâtés, enfants-roi qui ne se sont jamais fait dire non, une mobilisation virtuelle pour que l›armée soit appelée en renfort, etc.

Ce que les réseaux sociaux sont en train de faire, c›est polariser le débat. Pendant que Martineau croit dure comme fer que les étudiant·e·s sont en train de perdre, pendant que Duhaime écrit sans aucune gêne qu›il est temps que les associations étudiantes nationales se rendent à l›évidence de leur défaite, Jean Barbe multiplie les chroniques louangeant la solidarité et la force admirable des grévistes, Josée Legault signe des articles critiquant la gestion de la crise par le gouvernement. La population suit cette division, se rangeant d›un bord ou de l›autre et laissant peu de place pour la nuance. Ça fait changement. Et peut-être même que ça fait du bien.

EVE-LYNE COUTURIER

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