
Au début, il y avait le consensus. Plus encore
que le consensus, il y avait cette impression
de consensus, cette idée que tout le
monde était d’accord qu’il ne fallait pas
trop déranger. D’où vient cette conception que nous
étions nés pour un petit pain ? Comment se fait-il
que nous ayons intériorisé à ce point que nous étions
un peuple qui ne voulait pas se chicaner ? Est-ce si
vrai ? Sommes-nous tous et toutes tant liés les uns
aux autres que nous essayons par tous les moyens de
nous accommoder ? Est-ce qu’il y a au Québec moins
de chicanes de voisins, moins de chicanes de famille,
moins de ressentiment et de haine dans nos coeurs
que chez les autres peuples ?
Parfois, des voix se sont levées. Marginales, je
vous rassure. Des personnes qui ne comprennent pas
le bon sens, qui dérangent, perturbent, mais qu’on
peut, d’un ou deux coups d’articles, cacher sous le
tapis ou faire taire à coup d’élections qui donnent,
magiquement, des « mandats clairs » pour tout ce
que veut accomplir le gouvernement. Il y a aussi cet
éternel appel au calme, à cet esprit québécois du
consensus qu’on reproduit en y faisant appel. N’avezvous
pas honte de déranger l’ordre établit ? Ne savezvous
pas qu’on est un peuple de consensus-né-pourun-
petit-pain ? Ne me faites pas mentir.
Puis sont arrivés les réseaux sociaux. Non pas
qu’ici, ou ailleurs, les mouvements sociaux ont
émergés tout d’un coup, spontanément, magiquement
parce que Facebook était là. Non pas que la
solidarité a été créée parce que je peux maintenant
liker le statut du FRAPRU et suivre la CLASSE sur
Twitter. Mais force est d’admettre que les changements
technologiques dans les moyens de communication
amènent des changements également dans
notre rapport aux autres, à soi et à la société. On se
sent moins seul, mais l’est-on vraiment ?
Comment se révolter en 2.0 étapes faciles
Ainsi, à travers le Québec, à travers le monde, de
nombreuses personnes sentaient en elles monter la
colère. La colère de voir leur société se faire détruire,
la colère de voir la démocratie n’être qu’une farce, la
colère de ne rien pouvoir faire pour changer les
choses, la colère de voir les mensonges de ceux qui
nous gouvernent en voyant ce qui se passe ailleurs.
Mais ici comme ailleurs, c’est une colère difficile à
partager. Et comme on ne doit parler ni de politique
ni de religion en bonne compagnie, ce n’est que
lorsque l’indignation devient insurmontable, que
lorsque même mononc’ Jérésime ou matante Fatima
trouve la situation épouvantable qu’il devient socialement
acceptable de se révolter collectivement.
Les réseaux sociaux, s’ils ont une force, c’est bien
celle d’accélérer le mouvement. Si mon indignation
n’est que celle d’une gogoche chiâleuse, elle s’ajoute
à celle de ma soeur qui remarque l’indifférence d’un
gouvernement à un mouvement pacifique, créatif et
revendicateur, à celle de mon oncle qui est exaspéré
par le blocage du pont, mais qui n’appellerait pas ça
de la violence et à celle d’une collègue qui assistait
tranquillement à une manifestation quand l’antiémeute
a décidé de foncer dans le tas. Tous ces statuts
se renforcent l’un l’autre et s’accompagnent de
photos, vidéos et autres témoignages directs qui
rendent difficile, malgré ce que le premier ministre
peut en penser, d’être cité « hors contexte ».
On se rend alors compte qu’on n’est pas seul·e.
Que nous sommes plusieurs à penser que le petit
pain pour lequel on est supposé être né, n’est pas
assez, n’a jamais été assez et qu’en plus, on se le fait
gruger jusqu’à ce qu’il ne nous en reste que des
miettes. Ce petit pain, ce n’est pas nous qui le voulons,
c’est un eux impersonnel qui nous l’impose.
Cette solidarité réaffimée dépasse les frontières
générationnelles et celles du Plateau Mont-Royal. Le
mythe des jeunes contre les vieux (ou le contraire) ne
se retrouve pas sur les réseaux sociaux. Les groupes
de parents et de grands-parents côtoient ceux des
étudiants post-secondaires et même secondaires.
Des appuis de partout à travers la province et le
monde se joignent au mouvement. On se sent uni,
fort, motivé. Des actions sont créées. Ici, on invite à
aller au musée d›art contemporain habillé en rouge,
là on donne un rendez-vous pour une manif improvisée
devant les bureau de Line Beauchamp. Puis on
lance des pages facebook, des hashtag sur twitter,
des micros site web. On réseaute, connecte, diffuse.
Pendant ce temps, chez notre beau-frère…
Si ce mouvement général est magnifique, s’il arrive
à nous galvaniser, à nous rassurer sur l’état du
monde, si on se sent uni et prêt à la révolution, rappelons-
nous que cette énergie et ce réseautage
existent pour tout le monde. Se côtoient donc dans
des univers parallèles des groupes contre la grève,
des sites invitant à contester la légitimité des assemblées
générales, des statuts aux commentaires unidirectionnels
liant les étudiant·e·s en grève à des
bébés gâtés, enfants-roi qui ne se sont jamais fait
dire non, une mobilisation virtuelle pour que
l›armée soit appelée en renfort, etc.
Ce que les réseaux sociaux sont en train de faire,
c›est polariser le débat. Pendant que Martineau croit
dure comme fer que les étudiant·e·s sont en train de
perdre, pendant que Duhaime écrit sans aucune
gêne qu›il est temps que les associations étudiantes
nationales se rendent à l›évidence de leur défaite,
Jean Barbe multiplie les chroniques louangeant la
solidarité et la force admirable des grévistes, Josée
Legault signe des articles critiquant la gestion de la
crise par le gouvernement. La population suit cette
division, se rangeant d›un bord ou de l›autre et laissant
peu de place pour la nuance. Ça fait changement.
Et peut-être même que ça fait du bien.
EVE-LYNE COUTURIER